La visite de De Gaulle à l’Expo-67

De Gaulle visite l’Expo-67

La reine Elizabeth visite l’Expo le 3 juillet. Elle prononce une allocution au déjeuner qui lui est offert au pavillon du Canada : « L’Expo 67 est le digne couronnement de cent années de progrès et de développement du Canada, et Montréal, lieu de rencontre par excellence des deux grands courants de la culture du Canada, était bien à tous égards l’endroit qu’il fallait pour cette création fabuleuse ». La police a pris, autour de la Reine, de très fortes précautions en raison de l’agitation séparatiste. Mais nul incident ne se produit. Dans Montréal saturée de rois, de résidents, de princes, d’ambassadeurs, de maires et de ministres, la visite de la Reine n’est pas le point culminant de l’Expo. La visite du président de Gaulle pourrait bien l’être, d’après la débauche de préparatifs.

Tout s’y met, car le gouvernement provincial veut « concrétiser » le rapprochement intellectuel entre Québec et la France. La presse chauffe le public. Elle détaille à l’avance le programme de la visite et prédit, pour les provoquer, des acclamations à n’en plus finir. On présente de Gaulle comme le prophète du XXe siècle. On met en vente des recueils de ses allocutions et conférences. Le maire Drapeau donne une conférence de presse. Des fleurs de lys seront peintes sur la route – le Chemin du Roi – de Québec à Montréal, que de Gaulle doit parcourir en auto. Des comités régionaux d’organisation distribueront 300.000 petits drapeaux. Les commissions scolaires prêteront leurs autobus pour le transport du bon peuple…

Le Prophète du XXe siècle, pendant ce temps, est arrivé à Québec. Il emploie l’expression « Français canadiens » plutôt que « Canadiens français ». Aurait-il, lui aussi, des visées annexionnistes? Il cite ostensiblement l’État du Québec plutôt que le Canada, ce qui déplaît à Ottawa. Mais il arrive à Montréal (24 juillet 1967). La presse étrangère a dépêché des reporters. La foule est massée sur le parcours, de la Pointe-aux-Trembles à l’hôtel de ville. Le président de la République française, qui n’a pas dépouillé le chef de la « France libre », doit haranguer, du balcon de l’hôtel de ville, la foule presque exclusivement composée de « Français canadiens ». Des séparatistes, dans cette foule, promènent des pancartes : « France libre, Québec libre », « Appuyez la lutte pour la libération », « Autodétermination pour tous les peuples opprimés ».

De Gaulle lève ses longs bras, dans son habituelle mimique de sémaphore. On scande : « Un discours, un discours! » De Gaulle se croit chez lui. L’ambiance un peu débraillée lui rappelle celle de Paris lors de la Libération. Il termine une courte allocution par le cri « Vive le Québec libre! » Les militants lui font un accueil frénétique et entonnent la Marseillaise.

De Gaulle, seul de tous les chefs d’État qui se sont succédé ou se succéderont à l’Expo, a violé les usages – les convenances – en se mêlant des affaires de ses hôtes. La commotion, considérable à Ottawa, se propage à travers le pays. Le premier ministre Pearson émet un communiqué : Ces déclarations son inacceptables pour les Canadiens aussi bien que pour leur gouvernement. » De John Diefenbaker à Réal Caouette, tout le personnel politique souscrit à cette rebuffade. Louis Robichaud, premier ministre du Nouveau-Brunswick (il est Acadien), décommande le voyage qu’il devait faire pour assister au dîner offert à Montréal en l’honneur du président français. La presse anglaise réagit en tornade; la presse française, moins véhémente, déplore « l’impair » de l’éminent visiteur.

De Gaulle est trop orgueilleux pour s’excuser, pour corriger ou atténuer même. Le banquet de la ville est commandé. Les journalistes guettent, le stylo décapuchonné. Jean Drapeau prononce une allocution si élégante et si délicate qu’elle met au point sans blesser – qu’elle prend tournure de chef-d’œuvre. Son thème est : Nous restons attachés à la France, mais nous nous sommes développés sans elle; nous souhaitons renforcer notre collaboration avec elle; nous ne dépendons pas et nous ne devons pas dépendre d’elle :

«  Ces choses que je vous dis publiquement, je m’était promis de vous les dire privément, mais j’ai pensé, étant donné les circonstances, que je devais vous les dire en public… Nous sommes profondément attachés à notre immense pays, et nous considérons que c’est là, pour nous, la meilleur façon de servir la vie et la culture françaises.

« Nous devons en somme, continuer dans la voie que nous nous sommes tracée depuis longtemps, et même envisager de devoir le faire pendant longtemps… Nous comptons sur l’appui et l’amitié de la France. »

L’oiseau des tempêtes contremande son voyage dans la capitale fédérale, abrège son séjour au Canada. Descendu de Dorval, en voiture découverte, il y retourne, pour prendre son DC8, en limousine fermée, à l’abri d’un service de sécurité renforcé.

L’incident restera sensationnel. Mais l’Expo continue.

Extrait du livre Histoire de Montréal, par Robert Rumilly de l’Académie canadienne française. Tome V 1939 – 1967. Éditions Fides, 245 est, boulevard Dorchester, Montréal).

Charles de Gaulle cenothaphe
Soyons fermes, purs et fidèles. Au bout de nos peines, il y a la plus grande gloire du monde, celle des hommes qui n’ont pas cédé. (Charles de Gaulle, Brazzaville, le 14 juillet 1941.
Œuvre d’art en hommage au général Charles de Gaulle, réalisée par l’artiste français Olivier Debré, offerte aux Montréalais par la Ville de Paris, pour marquer le centième anniversaire de la naissance du Général, en 1990, et le trois-cent-cinquantième anniversaire de la fondation de Montréal, en 1992. Inaugurée le 16 juillet 1992, par M. Jacques Chirac, maire de Paris et M. Jean Doré, Maire de Montréal.

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