Premier ministre Trudeau : Il faut détruire l’inflation
En 1971, le spectre a deux visages, l’inflation et le chômage continuent de hanter les nuits des hommes politiques d’Amérique du Nord. Le premier ministre Trudeau a tente de décrire la nature de ce spectre ah cours d’une conférence de presse, la semaine dernière.
Il n’est pas facile d’aborder «ce sujet. On peut dire qu’en général, les experts qui en traitant ont du mal a se faire comprendre. Ce n’est pas le cas de M. Trudeau. Ses talents de vulgarisateur sont étonnants. On peut ne pas partager toutes ses idées en matière économique, mais il faut reconnaître qu’il a, sur les experts, l’avantage de pouvoir se mettre à la portée de tous quand il parle d’économie. Et ç’est tant mieux pour lui, car, au Canada comme aux États-Unis, le chômage et l’inflation sont devenus une menace qui compromet l’avenir politique tant du president Nixon que du premier ministre Trudeau. Aussi, importe-t-il que les chefs sachent discuter de ces questions avec intelligence et autorité.
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Il ne faut évidemment rien exagérer, mais on. peut se demander si le double problème inflation-chômage ne va pas devenir l’épée de Damoclès suspendue en permanence sur la tète de la société de consommation? Déjà, des économistes nous préviennent. Il faudra, disent-ils, s’habituer à l’inflation, car il y en aura toujours au Canada, et il importe, ajoutent-ils, que les Canadiens cessent de trop s’en faire à ce sujet.
Pourtant, l’inflation créé 1? chômage, et le chômage empêche ceux qui en souffrent de profiter de la société d’abondance. C’est grave. L’indigence porte atteinte à la dignité et tue la liberté, non certes la liberté formelle, mais la liberté réelle. Le chômeur et l’indigent jouit théoriquement de la liberté, mais il ne peut guère s’en prévaloir car, sans une certaine aisance, il n’y a pas de liberté possible.
Heward Grafftey, ex-député fédéral, évoquait la semaine dernière un passage du discours inaugural du président Roosevelt en 1944. « La véritable liberté individuelle; disait l’homme d’État, ne peut exister sans l’indépendance et la sécurité économiques. Les nécessiteux ne sont pas des hommes libres. Les gens qui ont faim, les gens privés de travail forment la pâte dont sont faites les dictatures. »
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C’est Roosevelt qui a raison, et même si les experts disent qu’il ne faut pas s’en faire, les autorités doivent tout mettre en oeuvre pour combattre le chômage et l’inflation. Mais que faire ». Un keynésien aussi sérieux qu’Arthur F. Burns de la Federal Reserve Board, à Washington, commence à se poser des questions. « Les lois classiques de l’économie, constate-t-il, ne fonctionnent plus comme avant. » Et d’expliquer que certains ressorts psychologiques ne jouent plus comme c’était le cas jadis.
Le flambeau du libéralisme économique. Leur attitude est touchante, mais elle est dépassée…Un phénomène Crève les yeux. La spirale de l’inflation obéit à trois moteurs… 1) Le producteur qui fixe ses profits; 2) Te vendeur qui fixe ses prix, et 3) le travailleur syndiqué qui fixe ses salaires. Les trois moteurs sont d’égale force et, par conséquent, sont en mesure de fausser les marges de profit que chacun entend se réserver. Si le gouvernement n’intervient pas pour leur imposer des normes raisonnables et équilibrées, la spirale va grandir jusqu’à l’éclatement.
Le premier ministre Trudeau est bien conscient du danger. Le Canada a besoin de nouvelles lois et de nouveaux organismes, dit-il, pour limiter « le pouvoir quasi monopolistique des unions et de certaines industries », et pour représenter l’intérêt du public aux échelons où I on décide du salaire, du prix et du profit.
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« De plus en plus, poursuit M. Trudeau, le gouvernement se rend compte que, lorsque les partis s’affrontent pour négocier—professionnels face à leurs clients, syndicats face à leurs employeurs, fonctionnaires face au gouvernement – l’intérêt du publie**n’est presque jamais représenté à la table de négociations. Chacun cherche à obtenir le plus possible, et c’est normal. Mais il ne se trouve personne pour dire qu’il ne faut pas seulement penser à ses intérêts, mais aussi ceux de la société. »
Le premier ministre parlait évidemment sans texte, à la lecture, le passage cité est empreint d’une naïveté surprenante. M. Trudeau est trop intelligent pour faire semblant d’ignorer qu’en démocratie, c’est le gouvernement qui est chargé de représenter le peuple et ses intérêts. Il fut un temps où le gouvernement avait le devoir de protéger les travailleurs contre les patrons. Maintenant. il lui incombe de protéger le public contre les grandes entreprises et les grands syndicats.
Le gouvernement doit, d’autorité, fixer des normes et être présent aux tables de toutes les négociations: celles des producteurs, celles des vendeurs et celles des travailleurs organisés. L’ère du libéralisme classique est révolue. Tl faut une autorité pour régler le registre des trois grands moteurs de la société d’abondance, et cette autorité c’est le gouvernement, porte-parole autorisé du bien commun.
Jean PELLERIN.
(Texte paru dans le journal La Presse le 2 août 1971).
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