Temps des Lumières, temps du déisme
Au temps des Lumières, alors que l’Europe passe d’une pensée marquée par le surnaturel, les mythes et l’autorité des magistères à une pensée fondé sur l’expérience de la nature, la vision des sciences et de l’individualisme, l’idée d’une existence de plusieurs mondes habités est progressivement acceptée comme une hypothèse, une doctrine scientifique. Le débat religieux n’en devient que plus vif.
Alors qu’avec Alexandre Pope et son « Essay on Man », paru en 1734, les poètes n’hésitent pas à embaucher la trompette de la pluralité des mondes et se prennent parfois à rêver d’une Lune devenue colonie britannique, Edward Young, dans ses célèbres « Nights Thoughts », un ouvrage publié à 1742, s’interroge sur les enjeux théologiques de la pensée pluraliste.
Il n’emprunte pas, comme nombre de ses contemporains, la perspective déiste, mais décrit un Christ venu sauver la seule Terre, parmi les dizaines de milliers de planètes dont les habitants construisent des autels et y brûlent de l’encens, Son contemporain et membre du Parlement, William Hay, est plus audacieux. En effet, après avoir décrit Dieu sous les traits d’un Juge impitoyable ou d’un père indulgent selon la conduite des habitants des diverses planètes, il défend l’idée d’incarnations multiples. C’est-â-dire, l’idée paraît tellement hérétique que les défenseurs du christianisme et ses opposants s’accordent pour refuser catégoriquement une telle manière de réconcilier la religion avec les hypothèses pluralistes de l’astronomie moderne.
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En fait, la plupart de ceux qui refusent l’idée de pluralité des mondes paraissent alors le faire pour des raisons religieuses : John Hutchinson, et nombre de ses amis appartiennent à l’Église des d’Angleterre, la High Church, pratiquer une lecture les litterale des Écritures Saintes et se réfèrent à Augustin d’Hippon. John Wesley est passé du pluralisme à son refus, lorsqu’il rompt avec la communauté anglicane, crée l’Église méthodiste et s’inquiète de l’influence croissante de la théologie naturelle.
Leurs critiques n’en sont pas moins nuancées. En effet, Wesley s’intéresse aux travaux du baron Emmanuel Swedenborg qui a lui-même évolué d’une démarche strictement scientifique (il s’intéresse aux nébuleuses, à l’origine de la Voie lactée) à la relation de ses expériences spirituelles et de ses conversations avec des Anges et d’autres êtres célestes : ses « Arcana coalestia » (Les secrets des dieux) sont contenues des huit volumes et décrivent d’extraordinaires formes de vie extraterrestre.
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Si l’ancien naturaliste suédois ne manque pas de décrire les chevaux, les vaches ou les chèvres qui pèsent sur les autres planètes, il s’intéresse avant tout à leur habitants dotés d’intelligence, organisés en sociétés, témoins d’une moralité et d’une spiritualité, chacune de leurs espèces participant de ceux qui Swedenborg appelle le « Grand Homme », à la manière des liens entre le macrocosme et le microcosme. Ainsi instaure-t-il l’idée de pluralité des mondes comme l’un des piliers de l’Église de la Nouvelle Jérusalem, fondée par les disciples de Swedenborg.
À la même époque, les almanachs de Benjamin Franklin abondent d’idées pluralistes et déistes. « L’infini écrit il, a créé de nombreux Êtres et de nombreux Dieux, très supérieurs à l’Homme. Ils peuvent mieux que lui concevoir les perfections de Dieu et lui offrir une prière plus rationnelle et plus glorieuse. »
D’autres rédacteurs d’almanachs suivent l’exemple de Franklin, mélangent des considérations scientifiques sur l’atmosphère lunaire à des envolées théologiques, déistes ou chrétiennes. Et n’hésitent pas à s’interroger sur l’état des créatures extraterrestres intelligentes : connaissent-elles le mal? Ont-elles pêché ?
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Le poète allemand Friedrich Klopstock, dans « Der Messias » (1748-1773), pour résoudre le problème de l’Incarnation et de la Rédemption, associe le pluralisme à la conviction du caractère christocentrique du cosmos et de celui, unique mais diffusifs, de l’œuvre de salut par le Christ.
Charles Bonnet, pour rédiger sa « Contemplation de la nature », publiée en 1764, puis sa « Palingénésie », publiér en 1770, mèle ses connaissances de botaniste et ses réflexions philosophiques pour y ajouter ses convictions religieuses. Bref, il n’hésite pas à évoquer le voyage des anges et la migration des âmes dans ses perspectives cosmiques. Sa pensée, jugée trop excentrique par ses adversaires, tente d’associer une théologie du Dieu Créateur avec une mystique néoplatonicienne de la « Scala naturae », de la chaîne des êtres qui unit la matière inorganique au vivants les plus intelligents.
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Si le baron d’Holbach profite du thème de la pluralité pour se déclarer « un ennemi personnel de Dieu », Voltaire apporte plus de nuance dans l’un de ses contes philosophiques : « Micromégas », publié en 1752, imagine la rencontre d’un théologien avec deux géants en train d’accomplir un périple interplanétaire.
Le Terrien affirme que selon Thomas d’Aquin, les deux extraterrestres tout comme leur monde et leurs étoiles ont été créés par la seule humanité. Alors, les deux extraterrestres sont pris d’un fou rire qui est, sans aucun doute, celui du maître de Ferney lui-même. En fait, Voltaire associé étroitement la confession déiste à sa conviction de la pluralité des mondes. Ainsi comme la montre la prière qu’il adresse, dans son « Traité de la tolérance », au « Dieu de tous les êtresm de tous les mondes et de tous les temps… »
Sans recourir au même genre littéraire, les penseurs et théologiens chrétiens ne manquent pas pour refuser la pluralité. Ainsi, le jésuite François-Xavier de Feller, dans ses « Observations philosophiques sur les systèmes de Newton, de Copernic, de la pluralité des mondes », publiées en 1771, écrit-il : « Le mystère de l’Incarnation et en général l’idée de l’Écriture et la Foi nous donnent de la création du monde, de la providence, etc. suppose un seul monde habité par des créatures raisonnables.
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En Italie, Giovanni Cadonici, chanoine de la cathédrale de Crémone, s’en prend à ll’argumentaire pluraliste de Derham et de son « Astro-theology ». Il rappelle en fait que l’œuvre de rédemption concerne la seule espèce humaine. Il rejette alors la démarche physiothéologique de l’auteur anglais.
Mais ce n’est pas là l’unique position des ecclésiastiques catholiques : il faut rappeler les hommes-Dieu du traité de l’infini de l’abbé Jean Terrasson, mentionner « La Logique » de l’abbé Etienne Bonnot de Condillac ou le « De Lunae atmosphera » du jésuite Roger Joseph Boscovich. De fait, les penseurs chrétiens, en particulier les théologiens, se confrontent à deux défis. C’est celui de la théologie naturelle qui, profitant des nouveaux et magnifiques vêtements du cosmos, triomphe dans le déisme. Et celui de l’incarnation du Christ aux dimensions apparemment si réduites, si étriquées. Deux défis face auxquels la tradition chrétienne peut sembler démunie et affaibli.
Extrait du livre de Jacques Arnould. « Turbulences dans l’univers ». Éditions Albin Michel, 2017.
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