Histoire du Québec

La République française divisée

La République française divisée (1890 – 1914)

Radicaux et socialistes contre la droite

Après 1890, la vie politique intérieure en France est dominée par l’activisme anarchiste, le développement de l’organisation ouvrière, l’affaire Dreyfus et le problème religieux.

L’épreuve du boulangisme a finalement permis de tester la solidité des institutions républicaines, qui ont à faire face à de nouvelles difficultés durant les années 1890.

 La montée de la gauche

En effet, les conséquences de la crise économique et la légalisation de l’action syndicale conduisent à des grèves et des manifestations souvent violentes, comme celle du 1er mai 1891, où l’armée tire sur la foule à Fourmies. De plus, si le développement des idées et des organisations socialistes trouvent une expression pacifique et parlementaire avec Jean Jaurès et Alexandre Millerand, Jules Guesde préconise une action plus radicale inspirée de la pensée marxiste, et des anarchistes isolés organisent des attentats ou des assassinats (comme celui du président Sadi Carnot en juin 1894).

Par ailleurs, un regroupement s’effectue entre les syndicats ouvriers jusqu’alors divisés entre ceux qui défendent le primat de l’action politique (les guesdistes) et ceux qui recherchent une efficacité immédiate au moyen des « bourses du travail ». Ceci permet la création de la Confédération générale du Travail (C.G.T.), au Congrès de Limoges (1895). Ce nouveau syndicat prône l’autonomie par rapport aux parties politiques et la grève générale comme moyen d’action.

La méfiance vis-à-vis du monde politique qui s’est manifestée à l’occasion du « boulangisme » s’accroît en effet encore quand on apprend, en 1892, que la Compagnie du canal de Panama a acheté des députés et des membres du gouvernement pour obtenir des sources de financement alors que la faillite de la société était proche. La gauche et l’extrême droite ne manquent pas de critiquer violemment le personnel politique en place.

De fait, les élections de 1893 provoquent un renouvellement massif des parlementaires et l’entrée à la Chambre de 48 députés socialistes. La montée des forces politiques et syndicales de gauche contribue ainsi à établir un rapport de forces définitivement favorable à la République, d’autant plus que le nouveau pape Léon XIII appelle les catholiques français à s’y rallier. Bien que les catholiques intransigeants soient restés majoritaires, le poids des « ralliés » n’est pas négligeable, et permet la formation de gouvernements modérés, durant les années suivantes. Leurs préoccupations principales deviennent la lutte contre l’anarchisme (lois répressives de 1893 – 18 94) et la politique extérieure (protectionnisme sous l’influence de Méline à partir de 1892, rapprochement avec la Russie, expansionnisme colonial).

L’heure n’est plus à l’interroger ou à se diviser sur la nature du régime, mais à permettre la réussite du redressement économique amorcé au milieu des années 1890, à rétablir la place de la France dans le monde, et à contenir la pression ouvrière et socialiste. Celle-ci s’affirme à travers la verve oratoire de Jean Jaurès, les écrits d’Émile Zola, la création en 1905 de la S.F.I.O. (Section française de l’Internationale ouvrière), et de son journal L’Humanité, le développement de la C.G.T., qui par la charte d’Amiens, en 1906, défend le syndicalisme révolutionnaire et l’antimilitarisme.

Les radicaux au pouvoir

L’attitude vis-à-vis de l’armée va d’ailleurs diviser les Français à propos de la célèbre « Affaire Dreyfus » qui éclate en 1897, et qui exprime la montée de l’antisémitisme, mêlé en l’occurrence, au « patriotisme revanchard » et au sentiment anti-républicain ou anti-démocratique.

Les remous suscités par le débat autour du problème de la culpabilité de Dreyfus et l’activisme des ligues nationalistes (Ligue d’action française, Ligue de la Patrie française, Ligue des Patriotes) provoquent un regroupement de la gauche républicaine et des modérés redoutant un coup d’État d’extrême droite.

En 1899, un modéré, Émile Loubet, est élu président de la République, et un autre modéré, Waldeck-Rousseau devient président du Conseil. Il compose un ministère hétéroclite, comprenant à a fois le socialiste Millerand et le Général Galliffet qui a participé à la répression contre la Commune de Paris en 1871. Durant trois ans, le rapprochement entre les modérés, créant l’Alliance démocratique, les socialistes et les radicaux va se maintenir.

Les trois formations constituent même le Bloc des gauches, qui l’emporte aux élections de 1902, grâce en particulier au triomphe des radicaux.

Le radical Emile Combes succède alors à Waldeck-Rousseau. Il symbolise le radicalisme par son anti-cléricalisme (refus de la liberté d’association à la plupart des congrégations religieuses (loi de 1901), fermeture de leurs écoles, religieux expulsés de leurs couvents), par son souci de défendre la propriété privée tout en acceptant quelques mesures sociales (création d’un Conseil supérieur du Travail), et par son attitude vis-à-vis de l’armée (réduction à deux ans de la durée du service militaire, remplacement des officiers supérieurs anti-républicains). Mais Combes doit démissionner en 1905, attaqué par les socialistes à cause de son désintérêt pour les problèmes sociaux, mais aussi par les modérés qui lui reprochent d’affaiblir l’armée.

Après son départ la politique religieuse est poursuivie: la séparation de l’Église et de l’État est votée en 1905, et l’on procède aux « inventaires » des biens appartenant au clergé, qui deviennent désormais propriété publique, provoquant de nombreux troubles et manifestations de la part des fidèles. L’Église catholique se trouve ainsi privée de sa richesse matérielle, mais elle gagne cependant une indépendance totale vis-à-vis du pouvoir politique.

L’année 1905 est aussi marquée par la dislocation du Bloc des gauches en raison de l’attitude des socialistes qui, suivant les directives de l’Internationale, retirent leur soutien au gouvernement. Les radicaux conservent cependant son contrôle avec Georges Clemenceau, d’abord ministre de l’Intérieur, puis président du Conseil de 1906 à 1909. Ayant à faire face aux grèves et manifestations ouvrières, ainsi qu’aux troubles dans le Midi viticole, victime de la surproduction et de la concurrence du vin algérien, il réprime durement l’agitation et n’hésite pas à faire arrêter les chefs syndicalistes.

Cependant, Clemenceau tente également de réaliser des réformes sociales : création du ministère du Travail, repos hebdomadaire, projets de lois instituant les retraites ouvrières et l’impôt progressif sur le revenu (mais rejetés par le Sénat).

Georges Clemenceau (1841 – 1929)

D’abord médecin, puis maire de Montmartre en 1870, il joue un rôle de conciliateur durant la Commune. Il devient ensuite le chef des radicaux de gauche, s’opposant aux opportunistes, à Jules Ferry et au Boulangisme. Il est alors surnommé « le tombeur de ministères ». Puis il soutient activement Dreyfus dans le journal L’Aurore avant de devenir président du Conseil de 1906 à 1909. « Le Tigre » s’illustre alors par son intransigeance face aux grèves ouvrières, et provoque l’hostilité des socialistes. Rappelé en 1917, il manifestera une énergie et une détermination dans la poursuite de la guerre qui lui vaudront d’être alors surnommé « Le Père de la Victoire ».

 L’Affaire Dreyfus

L’origine de l’affaire Dreyfus remonte à 1884, quand est découvert par les services de contre-espionnage français un document manuscrit transmettant à un officier allemand des renseignements militaires secrets. Des expertises graphologiques concluent à la culpabilité du capitaine Dreyfus, qui est condamné par un conseil de guerre. Mais deux ans plus tard, le colonel Picquart met la main sur une correspondance entre l’attaché militaire allemand et un certain Esterhazy dont l’écriture est semblable à celle du premier document. Devant le refus de ses supérieurs de donner une suite à cette découverte, il en informe l’entourage de Dreyfus. L’affaire devient public en 1897, mais Esterhazy est acquitté à la suite d’un procès durant lequel on fait état de nouvelles « preuves secrètes » contre Dreyfus.

En janvier 1898, Zola publie dans le journal L’Aurore son célèbre article « J’accuse », dans lequel il dénonce le haut État-Major de l’armée française et proclame l’innocence de Dreyfus. Zola est à son tour condamné, mais l’opinion publique se passionne et se divise. Durant l’été 1898, on s’aperçoit qu’une des pièces secrètes est un faux réalisé par le colonel Henri. Les partisans de la révision du procès de Dreyfus l’emportent alors; mais un nouveau conseil de guerre, qui se tient à Rennes en 1899, condamne à nouveau Dreyfus, tout en lui accordant des circonstances atténuantes. Cependant, le ministère radical de Waldeck-Rousseau gracie Dreyfus, il est même réhabilité, promu commandant et reçoit la Légion d’Honneur en 1906.

Cette « affaire » au retentissement considérable oppose la gauche républicaine (qui crée la Ligue des Droits de l’Homme pour défendre le primat de la justice sur la raison d’État et du pouvoir civil sur celui de l’armée), aux milieux nationalistes qui voulaient maintenir l’honneur de l’armée et l’unité du pays, et aux antisémites qui dénoncent tour à tour le « complot juif » à la solde de l’Allemagne, les « franc-maçons et les socialistes ».

 «Radicaux » et « modérés »

L’autoritarisme et l’indépendance de Clemenceau amènent son remplacement par Aristide Briand en 1909. Ancien socialiste et syndicaliste révolutionnaire, celui-ci a évolué vers le centre et fait preuve de modération et d’esprit de conciliation au moment de la séparation de l’Église et de l’État, en tant que ministre des Cultes. Comme Clémenceau, il mène une politique d’ordre (réquisition des cheminots en grève), mais permet l’adoption de la loi sur les retraites ouvrières.

Les dernières années qui précèdent la Première Guerre mondiale verront s’amplifier l’opposition entre les radicaux, qui reviennent au pouvoir avec Joseph Caillaux, en 1911, puis 1914, et les modérés, qui gouvernent en 1912 – 1913. Les premiers, soutenus par les socialistes veulent négocier avec l’Allemagne (ce qui provoque la chute de Caillaux en 1912), réaliser des réformes sociales et faire adopter l’impôt progressif sur le revenu (voté en 1914). Les seconds, avec Briand et Poincaré sont partisans d’une politique extérieure dur vis-à-vis de l’Allemagne, désirent renforcer l’armée (vote en 1913 de la loi portant à trois ans le service militaire, dénoncée par la gauche) et bénéficient e l’appui de la droite, voire de l’extrême droite militariste animée par Déroulède.

Poincaré

La personnalité de Raymond Poincaré (1800 – 1934) ministre de l’Instruction publique en 1893 et 1895, ministre des Finances en 1894 – 1895, président de la République en janvier 1913, domine l’immédiat avant-guerre. D’abord proche de la gauche, il affirme son hostilité à la loi sur les congrégations religieuses de 1901, aux réformes sociales et à la gauche, qui lui reproche son autoritarisme et son nationalisme.

Il a aussi à faire face, en 1914, à une victoire électorale des radicaux et des socialistes. La nouvelle majorité est cependant elle-même divisée, car les radicaux se méfient des socialistes et de leurs projets.

En juillet 1914, seuls Jaurès et ses amis socialistes tentent jusqu’au bout de s’opposer à la guerre avec l’Allemagne. L’assassinat de Jaurès, le 31 juillet par Raoul Villain (qui sera acquitté par la suite), fait se taire la dernière grande voix pacifique. Sa disparition permet alors la formation d’un consensus politique derrière ceux qui souhaitent la guerre ou qui considèrent l’affrontement inévitable.

Jean Jaurès (1859 – 1914)

D’abord professeur de philosophie, il est élu député opportuniste du Tarn en 1885, puis député socialiste de Carmaux en 1893. Dreyfusard, il est ensuite favorable à la participation de Millerand au gouvernement, s’opposant alors à Jules Guesde. Grand orateur, il milite pour l’unification des partis socialistes, fonde L’Humanité en 1904, puis devient le chef de file de la nouvelle S.F.I.O, Il s’oppose alors violemment à la politique sociale de Clemenceau et à la politique extérieure de Poincaré.

Jules Guesde (1848 – 1922)

Défenseur de la Commune en 1871, il introduit le marxisme en France. S’opposant aux anarchistes et aux blanquistes, il contribue à créer le parti socialiste S.F.I.O. (1905). Il s’agit d’organiser le prolétariat, d’élever sa conscience de classe et de lui fournir les moyens d’une analyse « scientifique » du fonctionnement du capitalisme. Refusant le compromis avec la bourgeoisie, et après avoir condamné la participation au gouvernement Waldeck-Rousseau, Guesde finit pourtant par accepter l’Union sacrée en 1914, et devient même ministre durant la guerre. En 1920, il reste fidèle à la S.F.I.O.

La S.F.I.O.

Le Congrès de Paris (1889) de L’Internationale ouvrière ayant montré la nécessité d’une plus grande cohésion du monde du travail. La création de la Section française de l’Internationale ouvrière en 1905 est la réussite de la fusion de plusieurs organisations se réclamant de la lutte des classes et de l’Internationalisme prolétarien: Le Parti ouvrier français de Guesde, le Parti socialiste révolutionnaire de Vaillant. La Fédération des travailleurs socialistes de Brousse et le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire d’Allemagne. Se joignirent à eux des personnalités telles que Jaurès, Millerand et Viviani.

Les présidents de la République française et les principaux présidents du Conseil des ministres (1871 – 1914)

Présidents de la République :

  • Adolphe Thiers (1871 – 1873)
  • Patrice de Mac-Mahon (1873 – 1879)
  • Jules Grévy (1879 – 1887)
  • Sadi Carnot (1887 – 1894)
  • Casimir Périer (1894 – 1895)
  • Félix Faure (1895 – 1899)
  • Émile Loubet (1899 – 1906)
  • Armand Fallières (1906 – 1913)
  • Raymond Poincaré (1913 – 1920).

Présidents du Conseil des ministres :

  • Albert de la Broglie (1873 – 1874, 1877)
  • Charles de Freycinet (1879 – 1880, 1890 – 1892)
  • Jules Ferry (1880 – 1881, 1883 – 1885)
  • Émile Loubet (1892)
  • Casimir Périer (1893)
  • Pierre Waldeck-Rousseau (1899 – 1902)
  • Émile Combes (1902 – 1905)
  • Georges Clemenceau (1906 – 1909)
  • Aristide Briand (1909 – 1910, 1913)
  • Joseph Caillaux (1911 – 1912)
  • Raymond Poincaré (1912)
  • Gaston Doumergue (1913)
  • René Vivian (1914).
Le pont Notre-Dame qui enjambe la Seine à Paris.

« Les idées n’ont pas véritablement de patrie sur terre, elles flottent dans l’air entre les peuples. » (Stefan Zweig, écrivain et dramaturge autrichien, né en 1881 et mort en 1942). Pont Notre-Dame qui enjambe la Seine à Paris. Photographie de Megan Jorgensen.