Histoire du Québec

Rapport Coderre et les théâtres

L’hécatombe du Laurier Palace Le rapport Coderre et les théâtres

Nos lecteurs trouveront sans doute quelque intérêt à relire ces extraits tirés du rapport du juge Coderre, sur l’enquête de la police, et qui se rapportent particulièrement à la question des théâtres:

«De l’aveu des constables chargés de ce service, dit le juge, la surveillance et le contrôle ne sont pas aussi efficaces qu’ils devraient l’être. C’est un fait notoire, du reste, qu’à l’encontre des règles les plus élémentaires de prudence, on permet à la foule, dans certains théâtres de cinéma, de s’entasser dans l’espace souvent étroit, compris entre les derniers sièges et le mur extérieur; c’est un fait notoire, constaté d’ailleurs par la preuve, que trop souvent on y admet des enfants non accompagnés de leurs parents ou gardiens».

«Le surintendant nous affirme que M. Jules Crépeau est au-dessus de lui, et ce qui le prouve à n’en pas douter, c’est la liberté que prend ce dernier d’ordonner la suspension et même le retrait des procédures prises contre les théâtres contre lesquels les causes avaient été préparées et des poursuites ordonnées par le surintendant de police. Ce qui le prouve encore, c’est la liberté, par trop grande vraiment, qu’il a prise, au cours de l’enquête, de suspendre le constable Conrad Trudeau, sur un motif tellement étranger à l’accomplissement de ses fonctions, et juste au moment où Trudeau venait de révéler son témoignage des étranges agissements de M. Crépeau.

Les interventions extérieures

La première cause d’inefficacité que je relève ici, c’est l’insuffisance du personnel attaché à ce service : deux constables pour surveiller environ soixante-quinze théâtres et une vingtaine d’autres postes publics, c’est bien trop peu, lorsque surtout il leur faut pour cela parcourir la ville jusque dans ses quartiers excentriques. Ils sont débordés d’ouvrage, ils ne peuvent suffire à la tâche, de sorte qu’il ne peut que leur échapper un grand nombre d’infractions. Une deuxième cause, ce sont les interventions extérieures pour empêcher les poursuites d’être intentées, ou pour les faire passer lorsqu’elles le sont. J’ai déjà signalé plus haut des cas flagrants d’interventions indues, celui de l’échevin O’Connell faisant pression sur le chef de police, et celui de M Jules Crépeau suspendant ou retirant les poursuites sans même daigner le consulter. Je dois y ajouter celui de ce théâtre de Rosemont où des poursuites, prises d’abord contre une personne qui n’était pas le véritable propriétaire, sont abandonnées pour ne pas être reprises contre ce dernier une fois identifié; et pourtant cette fois, il s’agissait d’un cas grave, celui d’enfants admis au théâtre sans être accompagnés d’une personne responsable pour eux.

L’hécatombe de dimanche dernier

La loi est formelle : il est défendu d’admettre dans un cinéma des enfants de moins de 16 ans. Toute contravention à cette loi est dit le texte du statut provincial: «punie d’une amende n’excédant pas cinquante dollars et, à défaut de paiement, d’un emprisonnement n’excédant pas un mois et, au cas de récidive, d’une amende d’au moins cinquante dollars et d’au plus cent dollars et, à défaut de paiement, d’un emprisonnement n’excédant pas deux mois».

Tous ceux qui peuvent réfléchir le moindrement ne pourront s’empêcher d’esquisser un sourire amer s’ils comparent cette loi avec tant d’autres.

Prenons par exemple une pauvre femme, une mère de famille qui se laisse tenter par des espions : elle vendra un petit verre de bière ou de whisky et sa verra condamnée à un mois de prison ou mille dollars d’amende! L’amende du propriétaire no sera que de 50 piastres en vertu du principe exécrable mais si général dans son application que 1a pauvre doit toujours payer plus que le riche.

Pourtant, soyons justes : les propriétaires du Laurier Palace devraient bénéficier des circonstances atténuantes: leur culpabilité est grandement diminuée par l’inconcevable tolérance des autorités compétentes à leur égard.

N’allons pas sévir inutilement contre un ou deux individus que l’on mettra au blanc pour apaiser l’opinion publique.

Les autorités sont seules responsables de la catastrophe. Quand celui qui doit faire respecter la loi ferme les yeux, à quoi bon persécuter un ou deux délinquants. Que les propriétaires de boite à feu aient été «protégés», la chose est indiscutable.

Car, voyez-vous, le propriétaire de cinéma est généralement un homme influent dans son quartier: il n’aura qu’à se ranger du «bon côté» pour jouir à peu près de toutes les immunités profitables qui, bien souvent, sont la base de maintes grosses fortunes.

Le propriétaire est un partisan politique: on réserve les rigueurs et les tracasseries pour les adversaires, autant que possible.

Nous ne voulons accabler personne. Nous n’insisterons pas davantage. Que chacun fasse ses propres réflexions et en tire la leçon qui s’impose.

Vie! Santé! Fortune! Avenir! Bonheur! Justice! Si l’on pensait un peu plus a ces grands mots monsieur quand on va tracer sa croix le jour des élections!

Le Petit Journal, 16 janvier 1927.

Voir aussi :

Laurier Palace
Le cinéma Laurier Palace après la catastrophe. Photo de l’époque.