Histoire du Québec

Officiers, paysans, artisans

Les officiers, la paysannerie et l’artisanat en France avant la Révolution

Les officiers

La vénalité des offices, moyen pour L’État de se procurer des ressources, toujours insuffisantes, crée un corps d’officiers attaché à la monarchie, mais surtout soucieux de ses propres intérêts.

Spécifique à la société française, la bourgeoisie d’Office va jouer un rôle particulièrement important durant cette période. Son développement est étroitement lié à l’affermissement du pouvoir royal et à la formation d’un appareil d’État. Il s’explique en effet par le besoin structural d’argent des rois de France, mal satisfaits par le système fiscal frappant les plus pauvres et bénéficiant en partie aux intermédiaires-collecteurs d’impôt : de ce fait, du XVIe siècle jusqu’à la Révolution de 1789, les finances publiques sont en perpétuel déficit, les dépenses étant effectuées sans tenir compte des ressources fiscales. L’État vit donc d’expédients, empruntant aux aux financiers, et vendant des charges à la bourgeoisie d’office. Mais cela permet également aux souverains de s’attacher la fidélité d’une partie de la bourgeoisie, et d’isoler ainsi un peu plus la grande noblesse volontiers frondeuse.

Les agents de l’État

De 1515 à 1665, le nombre de familles d’officiers (magistrats, avocats et juristes divers) est passé d’environ 5000 (plus 20 000 familles de soldats) à environ 80 000 (plus 50 000 familles de soldats), chiffres qu’il convient de multiplier par 5 pour avoir une idée approximative du nombre d’individus vivant d’une activité liée à celle de l’État. Il s’agit principalement de métiers juridiques (magistrats, avocats, notaires) ou financiers (receveurs, contrôleurs, huissiers, sergeants, commis, employés de ferme).

À la tête de l’administration financière se trouve le groupe parasitaire constitué par les fermiers généraux. Regroupés en compagnies, ils perçoivent les impôts au nom du roi, fournissent souvent l’armée et la marine en armes, nourriture et matériels divers. Ils rendent certes d’éminents services aux souverains, en leur assurant des rentrées d’argent rapides et en leur avançant des sommes importantes mais à un coût particulièrement élevé pour les contribuables qui supportent le poids de leur rétribution. En butte à l’hostilité populaire, ils seront assimilés aux « accapareurs » et « spéculateurs » durant les années révolutionnaires, ce qui leur vaudra d’être poursuivis comme « suspects » : Ce sera le cas de Lavoisier guillotiné en 1794.

Des activités lucratives

Ces familles de financiers, fréquemment liés entre eux par des mariages, sont aussi associées à certains grands noms du royaume membres de la noblesse de Cour, du haut clergé ou ministres du roi. Ceux-ci leur prêtent les fonds nécessaires pour se lancer dans leurs entreprises, leur obtiennent les charges et touchent à leur tour les dividendes de ces opérations : c’est le cas de Mazarin, de Colbert, de Turenne, du Chancelier Séguier, de la duchesse de Longueville, de Fouquet… qui savent se créer, ou faire prospérer une immense fortune personnelle.

Le service de l’État est peut-être une vocation pour certains d’entre eux, mais n’est jamais désintéressé, et tend parfois à se rapprocher d’une forme de racket organisé ou toléré par le pouvoir politique. Ces ministres, ces financiers et cette noblesse savent se mettre à l’abri de la crise économique, mais contribuent aussi à l’aggraver en détournant les énergies d’activités productives plus risquées et en détournant vers des usages improductifs des sommes importantes.

Au total cette « bourgeoisie de l’Ancien Régime » n’apparaît pas comme une force progressive, et encore moins révolutionnaire.

La paysannerie et l’artisanat

Formant la grande masse des travailleurs productifs, paysans roturiers et artisans constituent un monde hétérogène les premiers étant soumis aux aléas démographiques, et les seconds à la hiérarchie malthusienne des corporations

La paysannerie roturière

Nous avons déjà fait allusion à la condition de la paysannerie roturière, en évoquant les conséquences de la crise du XIVe siècle : les ravages causés par les épidémies ont renversé les rapports de force entre propriétaires du sol et tenanciers, et entre demandeurs de travail et salariés agricoles; leur nombre tend à s’accroître, car la main-d’oeuvre est devenue plus rare et le versement de « bons salaires » est une façon de l’attirer.

Les bénéficiaires des temps d’après la peste sont donc les « prolétaires » des campagnes (tant que la croissance démographiques n’aura pas repris), dont les salaires se rapprochent de ceux des manœuvres urbains du début du XVe siècle.

Les autres gagnants de la période sont les tenanciers d’exploitations de grandeur moyenne qui n’ont pas à utiliser une main-d’oeuvre coûteuse, à la différence des grands propriétaires. Le bas prix de la terre leur permet de plus de ne payer qu’un loyer peu élevé, et pour les plus aisés, de racheter des parcelles qui sont devenues d’un rapport insuffisant pour leurs anciens propriétaires.

Vers des temps difficiles

Mais cet âge d’or des paysans sans terre et des petites exploitations est de courte durée : vers le milieu du XVe siècle, la remontée démographique, la remise en culture des terres délaissées, la hausse des prix des grains (provoquée par la baisse de la productivité et la reprise de la demande urbaine) vont remettre en cause cette relative prospérité; les salaires agricoles stagnent et leur pouvoir d’achat diminue, les restrictions aux anciens droits d’usage privent les plus pauvres de ressources d’appoint et poussent les ruraux vers les villes, où ils pèseront sur les salaires urbains.

Au total, les XVIe et XVIIe siècles sont des temps difficiles pour la paysannerie; elle subit à la fois la hausse des prix non agricoles, celle de la rente due aux propriétaires des sols, l’alourdissement des impôts, les destructions dues aux guerres et aux passages des armées, et plus tard la conscription. Il faut attendre le renouveau agricole du XVIIIe siècle pour assister à une réelle amélioration de la condition des petits agriculteurs : durant les années 1730-1770 environ, on assiste en effet à un accroissement sensible de la production et du revenu agricoles, dû à de nouveaux défrichements, à l’amélioration de l’outillage, au développement de l’élevage et de nouvelles espèces végétales (maïs) et à un climat plus clément.

Les artisans

Les artisans ont toujours existé en milieu rural, dans le cadre de l’antique grand domaine, du petit bourg ou du grand village. Mais, depuis l’essor urbain des XIe-XIIIe siècles, le développement et la diversification de ces métiers non agricoles se sont effectués dans le cadre de la ville. L’organisation des corps de métier est d’abord destinée à permettre la reconnaissance des professions, leur insertion dans le pouvoir municipal et à garantir la qualité de leurs services. Mais la réglementation devient aussi un moyen de protection contre les nouveaux arrivants cantonnés dans les faubourgs, et permet la défense des avantages acquis, en limitant le nombre d’artisans ayant le droit d’exercer chaque profession et en définissant strictement la tâche correspondant à chacune d’entre elles. De plus, ces métiers sont insérés dans une stricte hiérarchie, dont le sommet forme une élite de privilégiés, largement représenté dans les conseils municipaux; reconnue par le pouvoir politique, elle constitue une partie de ce qu’il est convenu d’appeler la « bourgeoisie d’Ancien Régime ». La base de cette pyramide forme au contraire le petit peuple des villes, souvent mal rémunéré, fréquemment méprisé, prompt à se révolter contre l’aristocratie urbaine ou le fisc royal, prêt à suivre un meneur convaincant, qu’il s’appelle Étienne Marcel, Jean-Sans-Peur, Guise ou Condé.

La diversité des métiers

Un exemple de cette diversité des métiers, et de la place reconnue à chacun d’eux peut être donné par l’ordre de marche qui doit être strictement respecté lors des processions à la fois religieuses et professionnelles qui ont lieu une ou plusieurs fois par an dans la plupart des villes. Ainsi, au Puy, au début du XVIIe siècle, l’ordonnancement est le suivant : viennent immédiatement derrière les emblèmes religieux les porte-faix et autres travailleur rétribués à la tâche puis les jardiniers, les meuniers, les laboureurs, les charpentiers et les maçons, les bouchers et gardiens de chèvres, les tisserands, les tondeurs, les fabricants de bâts pour bêtes de somme, les chirurgiens, les serruriers, maréchaux ferrants, armuriers et couteliers, les boulangers et pâtissiers, les fabricants de ceintures et les fondeurs de métaux, les bonnetiers et les chapeliers, les blanchisseurs, les tanneurs et les cordonniers, les aubergistes et cabaretiers, les potiers et fabricants de brides de cuir, les producteurs de sel, les marchands de fer, les orfèvres, les apothicaires, les merciers (qui vendent une multitude d’articles non alimentaires), les notaires, les drapiers, les procureurs, et enfin, fermant la marche, les avocats, médecins et bourgeois (au sens de riches rentiers).

Les métiers sont en réalité encore plus nombreux, car ne figurent pas dans cette longue énumération, les divers métiers d’art (tels que l’horlogerie, la sculpture, la peinture…) ni la multitude des métiers du textile (cardage, peignage, filage, ourdissage, canetage, foulage, teinture…), qui sont presque toujours exercés par des travailleurs différents.

Le conservatisme des corporations

Ce particularisme des corporations, illustré encore par la spécificité des blasons et emblèmes propres à chacune d’entre elles, se renforce par la hiérarchie des statuts sociaux à l’intérieur des métiers : maître artisan, tendant à transmettre héréditairement son savoir et sa propriété (échappe et outils de travail), ouvriers et apprentis, très sensibles, eux, aux fluctuations des prix agricoles et dont les salaires varient considérablement suivant les professions, les fluctuations démographiques et le comportement de leurs employeurs. Ce dernier a d’autant plus d’importance qu’une partie de la rémunération des compagnons-artisans est constituée de prestations en nature (gîte, nourriture).

D’une façon générale, cette hétérogénéité du monde des métiers renforce le côté fermé et protectionniste de l’artisanat et s’oppose aux transformations techniques qui exigent une redéfinition des tâches et un regroupement des activités. Même dans les manufactures, on assiste le plus souvent à une simple juxtaposition dans un même lieu de travaux complémentaires, et non à une autre forme de division technique et sociale du travail. Ce n’est pas un hasard si les premières étapes de la « révolution industrielle » anglaise de la fin du XVIIIe siècle se produisent dans le secteur cotonnier, activité nouvelle, concurrençant de l’extérieur l’industrie lainière traditionnelle et contournant par-là les obstacles constitués par l’organisation corporatiste malthusienne et conservatrice de ce secteur.

Un poème ? - Merci, mais j'ai lavé ma lyre. Un chef-d'oeuvre ? - Il se peut : je n'en ai jamais fait. (Tristant Corbière Les amours jaunes). Photo de Megan Jorgensen.

Un poème ? – Merci, mais j’ai lavé ma lyre. Un chef-d’oeuvre ? – Il se peut : je n’en ai jamais fait. (Tristan Corbière Les amours jaunes). Photo de Megan Jorgensen.