Histoire du Québec

Occupation militaire et reprise économique de Montréal

Occupation militaire et reprise économique de Montréal après la Conquête

Occupation militaire

Le service du roi causa parfois de graves ennuis à la population. Dans la ville de Montréal, comme dans les paroisses environnantes, des détachements de soldats, faute de casernes en bon état, ou de baraques suffisantes pour les accommoder, durent prendre logement chez les particuliers.

Quant aux officiers, qui habitaient des maisons louées pour eux, le public était obligé de leur fournir le bois de chauffage nécessaire.

Cette occupation des foyers par des soldats étrangers rappelait trop brutalement les récents malheurs, pour ne pas faire naître dans les cœurs du ressentiment contre les nouveaux maîtres. On imagine ce que pouvait être la vie en commun du vainqueur et du vaincu, tout le temps que dura cette anormale et pénible situation. La haine de l’Anglais, plusieurs des nôtres l’ont prise là. Toute l’aménité officielle des gouvernants ne pouvait empêcher les Canadiens de penser que le service du roi avait pour eux de bien sérieux inconvénients.

Si le peuple souffrit de voir les militaires étrangers se mêler à sa vie quotidienne, la classe bourgeoise et les seigneurs éprouvèrent eux aussi leurs ennuis. Les casernes et les murailles de la ville exigeant des réparations considérables, le gouvernement crut opportun de remettre en vigueur la taxe des fortifications, établie en 1717. Par ordonnance du 31 juillet 1762, les seigneurs, pour un tiers, et la classe aisée, pour les deux tiers, furent appelés à fournir les sommes requises pour travaux de réfection et les dépenses d’entretien des ouvrages militaires. Jusqu’au parachèvement de l’entreprise, la taxe annuelle devait être de 6,000 livres. On s’occupa surtout d’agrandir et d’améliorer les casernes, pour recevoir une nombreuse garnison permanente; mais il ne semble pas qu’on ait dépensé beaucoup d’argent pour réparer les vieux murs de la ville, lesquels d’ailleurs ne servirent jamais à rien.

Reprise économique

Toutes ces préoccupations d’ordre civil, judiciaire et militaire n’empêchèrent pas le gouvernement de s’intéresser au relèvement économique de la ville. Dès 1762, les Anglais, comptant bien rester maîtres de tout le pays, établirent à Montréal un service des douanes, pour les importations européennes et américaines. Le gouverneur Gage fit savoir aux armateurs que, désormais, les bâtiments, venant d’Europe ou des colonies pour le compte des négociants de Montréal, pourraient remonter jusqu’ici, sans être obligés de faire leurs déclarations douanières à Québec.

C’était une très opportune innovation. Le nouveau service public, autorisé par l’amirauté anglaise, fut tout de suite organisé. Thomas Lamb en fut nommé le directeur et Richard Oakes visiteur du port, qui fut reconnu officiellement comme port maritime. Cet important rouage de la machine économique élevait Montréal au rang de métropole commerciale du Canada. Depuis longtemps déjà, centre naturel du commerce avec les pays d’en Haut et les colonies américaines, la ville de Maisonneuve réalisait enfin pleinement son fait de situation géographique, en s’assurant des moyens de transport directs pour alimenter ses comptoirs.

Malheureusement, quelques années plus tard, la centralisation des pouvoirs gouvernementaux et judiciaires à Québec amena aussi la perte de l’autonomie douanière pour Montréal. Il fallut attendre plus de cinquante ans pour la rétablir.

À ce moment-là, le commerce intérieur et celui des postes de traite dans l’ouest du pays étaient encore aux mains des Canadiens et des Français restés au pays; mais les marchés d’importations étant maintenant exclusivement anglais ou américains, il ne faut pas trop s’étonner de les voir passer aux Anglais et Français huguenots, entrés au pays, à la suite des armées victorieuses.

Les maisons canadiennes et françaises tombèrent aussitôt au second plan dans la vie économique de la ville.

Et cela, moins par manque d’aptitudes et de moyens financiers de leurs propriétaires, que par l’arrêt subit des importations de France, et le trop facile découragement des intéressés. La conquête ayant tari les sources françaises d’alimentation du commerce, les Anglais de Montréal, grâce à leurs relations d’outre-mer et aussi à la faveur des pouvoirs publics finirent par monopoliser à leur profit les importations britanniques et américaines, les seules désormais permises. Les stocks français une fois épuisés, les marchandises anglaises prirent le marché de Montréal, que la perte de la guerre venait de fermer à la France.

La reprise des affaires et la stabilisation du commerce de la métropole furent en outre retardées par le fléchissement du papier-monnaie, déprécié, dévalorisé par les malversations du régime défunt. Pour liquider une situation déplorable et empêcher la banqueroute totale, le gouverneur de Montréal ordonna de dresser inventaire des anciennes valeurs en circulation. Le 27 mai 1763, les capitaines de milice édictèrent un règlement, pour obliger les détenteurs de ces bons d’Etat à faire déclaration de leurs titres entre les mains du notaire et greffier J.-C. Panet, en vue de forcer la France à rembourser en espèces ces notes promissoires.

Ce n’est pourtant qu’en 1765, que la France se décida à honorer de quelque façon la signature de ses représentants au Canada. Il est difficile d’établir jusqu’à quel point la spéculation, malgré les énergiques mesures prises pour l’empêcher, affecta le rendement final de ces valeurs nominatives. Il est toutefois certain que les détenteurs de bonne foi subirent des pertes importantes, sans compter les ennuis de toutes sortes qu’ils éprouvèrent durant les six ou sept années de stagnation économique et de bouleversements militaires.

Dans leur ensemble, ces années de transition d’un régime à l’autre n’ont pas été plus dures à supporter que la fin de la domination française, pleine de misères, de gêne et de souffrances pour le peuple. Le changement de maîtres n’avait, au début, guère affecté les coutumes, les lois, la langue, la religion des habitants. Sans doute les effets de la conquête n’ont jamais la faveur de ceux qui les subissent et les mesures administratives décrites plus haut furent assez mal reçues par les intéressés: telles la cohabitation des militaires avec les civils, la fourniture d’effets aux officiers, la taxe des fortifications — elle n’était pourtant pas nouvelle, — enfin les ordonnances nécessitées par les circonstances de la conquête.

Décapité d’une partie de la classe dirigeante officielle, le peuple canadien se sentait désemparé en face des conquérants, dont l’on redoutait les intentions d’anglification. À ce moment-là une telle politique était vraiment à craindre.

Heureusement, quand on y songea sérieusement, il était tard, car une élite, toute canadienne cette fois, s’était formée pour la défense du groupe canadien. Le miracle de notre survivance était accompli, il ne s’agissait plus que d’en faire durer les effets.

Un voilier. Photo de Histoire-du-Quebec..ca.