Histoire du Québec

Instruction publique et Soeurs de la Charité

Instruction publique et Soeurs de la Charité en Nouvelle-France

Il ne paraît pas que les anciens aient eu grand souci de faire donner à leurs enfants une instruction développée. C’était d’ailleurs dans les moeurs du temps, où la masse n’avait même pas une instruction primaire convenable.

Les Soeurs de la Congrégation avaient bien leurs petites écoles de filles dans la ville et les environs; mais les garçons étaient moins favorisés. Les Frères Charron recevaient annuellement du roi 3 000 livres ($600.) pour l’entretien de huit maîtres d’école, dont deux seulement dans la ville. Les difficultés que traversa leur institut ne permettent pas de croire que l’enseignement public, confié à la communauté en décadence, pût produire de bons résultats. Sa Majesté avait déterminé que l’enseignement des frères serait donné gratuitement; (Arrêt du Conseil d’Etat, 1er juin 1722. — Royaux, 1854, vol. I, p. 465. Édits et Ordonnances) mais la somme qu’on y avait affectée ne devait pas en couvrir tous les frais.

En 1737, deux frères des Écoles chrétiennes, frères Denis et Pacifique, vinrent étudier sur place le projet de confier à leur communauté l’instruction publique à Montréal. Il était question de réunir les Frères Charron à la communauté de France; mais la forte dette de l’institution canadienne fit échouer le projet. Il semble que personne n’ait alors songé à traiter à part les deux questions: instruction des jeunes, avenir de l’hôpital. Celui-ci fit oublier celle-là. L’oeuvre des petites écoles fut laissée à l’initiative de chacun.

Le séminaire s’occupait cependant de donner des leçons de latin à quelques jeunes gens. En 1740, on achetait en France deux douzaines et demie de l’Histoire abrégée de l’Ancien Testament,» une douzaine et demie de l’Instruction chrétienne pour la jeunesse, huit douzaines d’alphabet double latin, Rudiments latins, Imitation, lettres de Cicéron,» etc.

Les pères Jésuites, de leur côté, avaient fondé à Montréal une petite école latine. Quelques enfants y commençaient leurs études qu’ils allaient compléter au collège de Québec. On voulut aller plus loin. Une requête des habitants, envoyée au gouverneur général en 1727, demandait que les Jésuites fussent autorisés à établir un collège à Montréal. Les autorités civiles répondirent qu’une institution de ce genre serait trop onéreuse pour le roi; l’intendant Dupuy se prononça énergiquement contre une pareille entreprise.

Il faut bien le dire, par lésinement, négligence ou calcul, peut-être par tout cela à la fois, les pouvoirs publics du temps ne firent à peu près rien pour l’instruction dans la région de Montréal. Aussi bien, gratifiée d’un enseignement primaire de fortune et d’une éducation classique anémiée, la population montréalaise voyait son élite composée de beaucoup de Français et de peu de Canadiens de naissance. Les premiers, protégés d’ailleurs en haut lieu, parvenaient facilement aux emplois publics et aux postes importants.

Ceux des nôtres qui purent atteindre aux premières charges de l’État avaient reçu leur éducation dans la mère patrie.

La France ne fit rien non plus pour développer dans sa colonie la curiosité intellectuelle du public. Si dans les colonies voisines plusieurs journaux et périodiques tenaient en éveil l’opinion publique, au Canada il n’y avait même pas encore d’imprimerie. Seules les institutions et les grandes familles se tenaient en contact avec la pensée française du XVIIIe siècle.

Les Soeurs Crises de la Charité

Marie-Marguerite Dufrost de La Jemmerais avait épousé le sieur François d’Youville en 1722. Elle était devenue veuve huit ans plus tard. Laissée dans le dénuement par la grande prodigalité de son mari, madame d’Youville dut pourvoir par son travail à l’éducation de ses deux fils Francois et Charles qui se firent prêtres.

Elle-même voulut se consacrer à la vie religieuse dans une communauté fondée par elle.

En 1737, cette pieuse femme s’associa trois compagnes: Louise Thaumur, Catherine Cusson et Catherine.

On ne songea qu’une fois à établir en Canada une imprimerie. En 1749, alors que la population devait dépasser 50 000 habitants, le gouverneur, M. de la Calissonière, proposa au ministre de monter une imprimerie à Québec. Le roi, tout en reconnaissant l’utilité d’une pareille entreprise, fit répondre qu’il ne jugeait pas à propos de faire cette dépense. Il se disait prêt cependant à accorder un « privilège d’imprimeur » à celui qui se chargerait d’organiser cette industrie. Rien ne se fit jusqu’à la cession. — Archives de la Marine: «Collection Moreau St-Méry,» vol. Il, folio 311.

Toutes trois étaient des Montréalaises. Elles se vouèrent au service des indigents, des infirmes et vécurent de leur travail autant que de la charité publique.

Désapprouvées par tout le monde, laïques et religieux, madame d’Youville et ses suivantes ne reçurent d’encouragement que des Messieurs du Séminaire. C’était un appui solide. M. Normant surtout s’était fait leur protecteur indéfectible.

À l’antipathie manifeste du public vint s’ajouter la fureur destructive des éléments. Le 31 janvier 1745, l’incendie jetait dans la rue la petite communauté avec ses protégés malades et invalides. Les soeurs louèrent une maison d’un nommé La Palme pour reprendre leur oeuvre de bienfaisance. Le vieux gouverneur de Montréal, M. Boisberthelot de Beaucours les mit prestement à la porte, sous prétexte d’établir lui-même sa demeure dans cette maison.

Deux ans plus tard, le malheureux vieillard, tombé dans l’indigence complète, dut songer amèrement à la mauvaise action qu’il avait commise.

Mademoiselle de Ramezay, plus bienfaisante que le gouverneur, abandonna aux sinistrées sa propre maison pour une année entière.

Enfin, au mois d’août 1747, madame d’Youville prenait charge de l’Hôpital Général des Frères Charron; le roi approuva cet arrangement, mais il s’opposa à ce que la directrice formât une communauté de filles.

L’avenir en décida autrement.

L’oeuvre de restauration commença tout de suite. Les bâtiments étaient en ruine, et grevés d’une dette de 48 000 livres; la plupart des terres étaient incultes. La fondatrice assuma la dette, fit faire les réparations urgentes et mit en valeur les biens-fonds. La vaste entreprise fut remise sur pieds. Après trois ans de saine et active administration, madame d’Youville vit de nouveau son oeuvre compromise. L’intendant Bigot avait suffisamment intrigué pour décider le gouverneur et l’évêque à réunir les deux hôpitaux de Québec et de Montréal sous la seule direction des soeurs de l’Hôtel-Dieu de Québec.

Madame d’Youville, forte de la protection du séminaire de Saint-Sulpice, défendit avec énergie sa fondation menacée. La lettre qu’elle envoya à Bigot à cette occasion est une pièce remarquable de logique serrée, une mise au point irréfutable.

Le roi, saisi de l’affaire, désapprouva l’arrangement imaginé par l’intendant. Il ordonna de rétablir les choses en leur premier état.

L’Institut des Soeurs Grises de la Charité fut reconnu et définitivement établi par lettres patentes royales du 3 juin 1753. Que de chemin parcouru depuis l’incendie de leur misérable réduit à la sanction royale de leur oeuvre!

On se rappelle que M. Charron avait débuté de toute autre façon: grandes concessions de terres et de terrains, larges constructions pour l’hôpital et les industries connexes, groupe de religieux instruits, donations importantes. Tout avait sombré dans l’indiscipline, le relâchement, les intrigues.

Madame d’Youville entra dans une voie bien différente. Elle ne connut d’abord que le dénuement, le mépris, les moqueries, la malveillance du monde, la méfiance des autorités. À son extrême pauvreté, elle ajoute avec audace les dettes écrasantes d’un hôpital en décrépitude. Elle se fait la protectrice des vieillards, des infirmes, des malades, des invalides, des enfants trouvés.

L’évêque s’étonne de cette folie du dévouement; le gouverneur ne voit rien de raisonnable dans cette entreprise audacieuse et téméraire; l’intendant, qui s’y connaît en manoeuvres louches, met toute sa puissance d’intrigues à démolir l’oeuvre d’une femme ignorante et sans ressources; le roi lui défend de s’établir en communauté avec ses humbles compagnes.

Le temps passe, l’orage s’éloigne, l’oeuvre est restée debout; l’intendant porte ailleurs ses activités destructives; le gouverneur, gagné par ce qu’il voit, promet à la fondatrice de la défendre en secret auprès de la cour; le roi finit par reconnaître officiellement la fondation religieuse; le peuple admire enfin avec étonnement ce qu’il a regardé brûler naguère avec une joie indécente.

L’oeuvre se maintient, grandit et dure toujours.

Art de la rue
Art de la rue. Photo de Megan Jorgensen.