Histoire du Québec

La guerre de la Nouvelle-France contre Anglo-Iroquois

La guerre Anglo-Iroquoise contre la Nouvelle-France (1684-1690)

Ère nouvelle. — Au rappel de François-Marie Perrot, le gouvernement de Montréal fut confié à M. Louis Hector de Callières, (avril 1684). Cette nomination marque le commencement d’une ère nouvelle pour la Ville-Marie. De Callières, adonné au métier des armes, semble s’être plus préoccupé de politique générale de la colonie et d’entreprises militaires que de l’administration de son gouvernement particulier. Les circonstances se prêtaient d’ailleurs à ce déploiement d’activité en dehors de son propre domaine. MM. de La Barre, de Denonville, de Frontenac, inaugurant une politique agressive discutable, allaient bientôt diriger vers l’Ouest, en des expéditions hasardeuses, l’élite de la société naissante, entraînant à sa suite des centaines de colons, enlevés mal à propos aux établissements sédentaires.

Aussi bien l’histoire de Montréal, à cette époque, se retrace-t-elle en bonne partie dans les colonies anglaises, sur les territoires des Grands Lacs et jusque dans les régions de la mer de Hudson. Entreprises militaires, voyages de découvertes et d’explorations, postes de commerce, tout cela est comme le prolongement, dans les pays d’en Haut, de l’entreprenante activité des Français de Montréal. Tout cela rappelle l’ambitieux empire de la cité antique.

Péril anglo-iroquois

En 1684, la menace iroquoise reparut sous une forme différente. Le temps était passé, du moins le croyait-on, des incursions à l’improviste, des attaques sournoises des sauvages contre les établissements et surtout contre Ville-Marie. On sentait le péril beaucoup plus loin. La bataille avait changé de caractère, mais on en percevait des échos qui affolaient bien des gens.

Les Cinq-Nations, incitées depuis quelque temps par le colonel Dongan, gouverneur de New-York (1682-1688), créaient toutes sortes d’ennuis aux traitants de fourrures. Ils menaçaient le commerce extérieur, que les fameux coureurs de bois avaient largement développé, au bénéfice des marchands forains, et même, il faut le dire, pour l’avantage intéressé de quelques officiers supérieurs du gouvernement central.

Les gouverneurs, les intendants, certaines institutions s’accusaient tour à tour de faire le troc des fourrures avec les sauvages, amis des Français. Ils se reprochaient réciproquement de favoriser les voyages de découvertes, les entreprises d’exploration, l’établissement des postes éloignés, pour les bénéfices que leur commerce inavoué pouvait en retirer. Les vilaines et inopportunes tracasseries des Iroquois dérangeaient tous ces calculs habilement combinés.

Jusque-là on s’était battu pour la défense des foyers. On allait maintenant faire la guerre pour sauvegarder des intérêts commerciaux. L’ardeur que l’on y apporta, malgré les revers subis, les rebuffades reçues, montre assez que bien des gens défendaient là leurs entreprises menacées, facilement confondues avec l’intérêt commun.

L’ennemi connu était cette fois disséminé sur un vaste territoire couvert de lacs, de rivières, de forêts. Il était soudoyé et poussé de l’avant par l’Anglais de Boston et de New-York qui, lui, ne se montrait pas. C’était cependant le véritable adversaire des intérêts français dans ces riches pays de la fourrure.

Avant d’entreprendre la guerre, on tenta d’amener les Iroquois à prendre parti pour les Français contre leurs amis du moment. Charles Le Moyne de Longueuil, qui avait longtemps pratiqué les langues sauvages, (Notes sur Le Moyne: -— Né à St-Rémi de Dieppe, il fut baptisé le 2 août 1626. Vint au Canada en 1641, passa 4 ans dans les missions des Jésuites, où il apprit les langues sauvages, et fut ensuite nommé interprète officiel à Ville-Marie. Après maints exploits, il fut pris par les Iroquois, menacé de mort, puis relâché. En mars 1668, il fut ennobli par Louis XIV et devint seigneur de Longueuil en 1672. Il mourut en février 1686, laissant des biens-fonds estimés à 31 000 livres. — Enfants: Charles de Longueuil, Jacques de Sainte-Hélène, Pierre d’Iberville, Paul de Maricourt, François de Bienville, Jean-Bte de Bienville, Antoine de Châteauguay, François-Marie de Sauvalle, Catherine-Jeanne, Marie-Anne, Gabrielle. — Cf. «Antiquarian and Numismatic Journal », 1897, p. 40.) fut envoyé en mission à Onondaga pour les inciter à déléguer à Montréal des représentants pour y rencontrer le gouverneur. Cette première démarche n’eut pas de résultats et les Iroquois refusèrent d’aller à Montréal. (Archives de la Marine: Série B, vol. 10, folio 1.)

En tout cas, M. de La Barre, vieillard plein d’infirmités, décida de faire la guerre à la tribu des Sénécas, qui passaient pour être le plus actif instrument aux mains des Anglais. Ils avaient attaqué le fort Saint-Louis et pillé quinze Français. Us paraissaient bien eux-mêmes vouloir la guerre.

Cependant, le roi blâma le gouverneur d’avoir excédé le nombre de 25 congés de traite et de favoriser des gens qui lui appartenaient, ce qui avait provoqué les mauvais coups des Iroquois. (( Une autre cause de cette guerre, ajoutait-il, est le fait que le nommé du Lhut, qui n’agit que pour l’intérêt de quelques particuliers, a fait tuer deux Iroquois qui avaient assassiné deux Français au lac Supérieur.» (3) Les deux sauvages avaient été exécutés, après qu’on eut fait leur procès à Michillimakinac. — Archives de la Marine: Série C II, vol. 6, folio 231.)

Le roi approuva cependant de La Barre d’attaquer les Iroquois; il lui envoie 300 soldats sur L’Emérillon. Une compagnie, sous les ordres de M. de Tonty, est aussi embarquée à bord du Joly. Le ministre se déclara peu satisfait des hommes qu’on a fait passer au Canada. « Il y avait parmi eux des enfants de 12 à 14 ans. Les soldats envoyés avaient été ramassés sans choix.»

Et M. de La Barre s’en alla en guerre.

Premières hostilités

C’est à Montréal que s’organisaient toujours les expéditions pour les pays d’en Haut. De La Barre y monta la sienne au mois d’août 1684. Formée de trois compagnies de réguliers, de quelques centaines de miliciens et d’un groupe de sauvages alliés, la petite armée, commandée par le gouverneur lui-même, s’embarqua à Lachine sur une flottille de bateaux plats, convoyés par des canots d’écorce. Elle remonta le Saint-Laurent jusqu’au lac Ontario, où l’on établit un campement de tentes et de cabanes d’écorce autour du fort Frontenac.

Mais comment faire la guerre à des tribus nomades dispersées par petits groupes sur un vaste territoire à travers bois? Tout le temps que l’on prit à délibérer, le camp, mal monté, s’infesta de la fièvre, qui décima bientôt l’armée inactive et pauvrement équipée.

Désespérant d’accomplir aucune besogne utile dans des conditions aussi défavorables, M. de La Barre demanda aux sauvages de faire la paix. Il dépêcha Charles Le Moyne de Longueuil auprès des chefs. L’envoyé français trouva, installé au milieu d’eux, un M. Arnaut, représentant le gouverneur de New-York.

Une discussion acrimonieuse s’engagea entre les deux délégués.

Finalement, le discours d’un chef sauvage décida les tribus à faire la paix. (Lettre du jésuite Lamberville à Dongan, 29 août 1684. — Archives de
la Marine: «Collection Moreau St-Méry », Mémoires, folio 168.) Le gouverneur ne paraissait s’être rendu dans leur pays que pour implorer la pitié de ceux qu’il avait d’abord prétendu effrayer par un grand attirail de guerre. Le 4 septembre il signait, à l’Anse de la Famine, un traité, aux conditions que voulurent bien lui consentir les Iroquois.

Cette malheureuse entreprise, aussi mal conçue que follement conduite, valut à de La Barre son rappel immédiat. Le marquis de Denonville, qui ne devait guère se montrer plus sage, lui succéda à la tête du pays, le 29 juillet 1685.

Le gouverneur Dongan, enhardi par l’humiliant échec des Français, voulut profiter de l’occasion pour détourner vers les colonies anglaises le commerce de fourrures avec tous les sauvages de l’Ouest. Il envoya Johannes Rooseboom, avec une équipe de onze canots bien montés, pour tenter un essai de traite chez les Indiens des Grands Lacs, généralement sympathiques aux (( voyageurs et coureurs de bois )). L’aventure ayant eu plein succès, elle fut renouvelée dans la suite avec les mêmes avantages pour les Anglais d’Orange et de New-York.

Exploits et mauvais coups

Denonville inaugura son administration par un coup d’audace du côté de la mer de Hudson. Sur les instances de la nouvelle Compagnie du Nord, qui ambitionnait de faire concurrence à sa rivale, la (( Compagnie de la Baie d’Hudson )), le gouverneur chargea le chevalier de Troyes (Le sieur de Troyes avait été choisi par le roi et envoyé au Canada pour commander une compagnie en 1685. -— Archives de la Marine: Série B, vol. Il, folio 5, année 1685) et les trois frères Le Moyne: d’Iberville, de Sainte-Hélène, de Maricourt, de s’attaquer aux Anglais qui y faisaient déjà un lucratif commerce de fourrures.

De Troyes partit de Montréal au printemps de 1686 à la tête de quatre-vingt-dix Canadiens, remonta la rivière des Outaouais et s’engagea dans l’immense (( sauvagerie )) du nord. Débouchant en coup de vent au milieu des postes de traite anglais, récemment établis, le Chevalier s’empara des forts Hayes, Rupert et Albany, échelonnés sur les bords de la grande mer intérieure.

Les traitants de Londres, stupéfiés de tant d’audace, lui abandonnèrent un riche butin et reprirent la route de l’Angleterre par la mer du nord. De Troyes et ses compagnons revinrent à Montréal rendre compte de leur fameux exploit. Le Moyne de Maricourt fut laissé là-bas pour prévenir le retour de ceux que l’on venait de dépouiller d’aussi brusque façon.

Le coup avait porté juste. Des pourparlers diplomatiques suivirent cette éclatante équipée des Français contre un établissement que l’on croyait hors d’atteinte par voie de terre. En décembre 1687, une entente fut conclue à Londres entre les représentants des deux couronnes pour se partager le commerce de ces pays lointains. ((«Transactions between England and France, relating to Hudson’s Bay», 1687. — «Rapport sur les Archives du Canada», 1883, p. 180 et suivantes.)

Cette même année 1686, un autre Montréalais, Daniel Greysolon du Lhut, célèbre aventurier, coureur de bois, s’emparait de Détroit, où les sauvages prétendaient justement être chez eux. Du Lhut, à la tête de ses cinquante chevaliers de l’aventure, se moqua de toutes leurs protestations et s’établit solidement sur le territoire contesté. Les Anglais prirent parti pour leurs alliés et la chicane mit encore une fois en branle les puissances diplomatiques. Des notes, des mémoires, des échanges de vues se croisent de nouveau sur la Manche, pour assurer à l’une ou l’autre couronne la possession de ce coin de terre, qui paraissait d’une grande importance au libre commerce des pays d’en Haut. Détroit devait rester aux Français.

M. de Denonville, à l’exemple de ses prédécesseurs, se crut obligé de faire son grand voyage de l’Ouest.

Au printemps de 1687, il partit de Montréal avec une petite armée pour se rendre au pays des Tsonnontouans.

Le présomptueux vieillard allait-il à la conquête d’un territoire ou seulement faire parade de force militaire, dans le but de jeter l’émoi et la peur au sein même des tribus ? Il est certain, en tout cas, que son passage y laissa la haine et l’esprit de revanche.

Les sauvages ayant fui à son approche, l’envahisseur ordonna de brûler les villages et de détruire les moissons. M. de Callières commandait le détachement chargé d’exécuter cette mauvaise besogne, que le Gouverneur devait compléter par un acte de pure trahison, digne couronnement de son entreprise abortive.

Le roi avait écrit à M. de La Barre pour approuver la guerre contre les Iroquois: (( Il faudra, disait-il, en faire prisonniers le plus grand nombre possible, pour les envoyer servir sur les galères.» S’autorisant de ce conseil, qui était presque un ordre, on arrêta une trentaine de chefs avec leurs femmes et leurs enfants, que le père Lamberville, à la demande du gouverneur même, avait décidés de se rendre au camp des Français. Venus en parlementaires, ils ne pouvaient pas être faits prisonniers de guerre. Un peu plus tard, une soixantaine d’autres étaient capturés par un détachement de patrouille, commandé par un certain Perré. Ils furent envoyés aux galères de Marseille. Le roi désapprouva la conduite de son représentant en cette occasion et donna l’ordre de renvoyer ces malheureux dans leur pays. Il n’en revint que treize en 1689. Tous les autres étaient morts à la peine.

M. de Denonville, pour ne pas revenir complètement bredouille de sa téméraire et inutile expédition, déclara solennellement prendre possession de tout le territoire du Niagara (juillet 1687). De son côté, le sieur de La Durantaye, envoyé en exploration, dressait procès-verbal de prise de possession au nom de la France des terres de Détroit et du littoral des lacs Erié et Huron, où les Jésuites avaient établi de florissantes missions.

Cela était très beau sur la carte et dans les rapports officiels. Mais tout ce temps les Iroquois n’étaient pas vaincus ni réduits à l’impuissance de nuire.

Deux ans plus tard, leurs bandes enivrées de vin, de sang et de carnage viendront perpétrer d’horribles massacres aux portes même de Ville-Marie. Denonville restera alors follement inactif et comme paralysé par l’épouvante.

De retour à Montréal, le Gouverneur laissa à d’autres le soin de continuer la lutte dans les pays d’en Haut. Au mois d’octobre, M. de Vaudreuil partit à son tour avec 120 Canadiens ((pour tomber brusquement sur l’ennemi.)) (( C’est un cadet de Gascogne, disait Denonville au ministre, qui ne fera pas venir souvent des lettres de change de son pays.)) Le Gouverneur voulait sans doute signifier par là que la mission, confiée à M. de Vaudreuil, se ferait vite et bien. Mais on ne voit pas que cette expédition en coup de vent ait eu d’autre résultat que celui de soulever davantage l’ire des sauvages, déjà fort agacés par les entreprises précédentes. M. de Vaudreuil revint en janvier 1688, sans éclat ni lauriers triomphants, établir ses quartiers d’hiver
à Montréal.

Indiens. Photo de Histoire-du-Quebec.ca.
Indiens. Photo de Histoire-du-Quebec.ca.

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