Histoire du Québec

Expéditions militaires

Expéditions militaires françaises entre 1665 – 1684

Ville-Marie a été longtemps empêchée par l’Iroquois de se développer normalement. De multiples saignées l’ont jetée dans un état de langueur alarmant. Mais la guerre sauvage est presque finie et le jeu des causes naturelles de prospérité, des agents de progrès, des éléments de vie peut se faire librement.

C’est maintenant que le fait de situation va réaliser tout ce qu’il comportait d’avantages pour Ville-Marie.

Situé à la tête de la navigation fluviale et en communication directe avec l’Europe d’un côté et les territoires des Grands Lacs de l’autre, Montréal était destiné à devenir le centre d’aboutissement et de distribution de tous les commerces, de toutes les industries. En même temps qu’un actif mouvement de colonisation multipliait les champs de blé à la place des vieux arbres séculaires, un fructueux commerce de fourrures s’organisa avec les indigènes de l’Ouest. La ville devint le principal marché des échanges commerciaux et du troc des fourrures. Les relations sur place avec les peuplades lointaines firent naître d’abord le besoin d’explorer ces immenses contrées, d’où venaient tant de richesses et bientôt les voyages de découvertes, les expéditions de toutes sortes s’ajoutèrent aux activités de l’intérieur.

Mais au cours de cette prospérité matérielle, les préoccupations d’ordre économique se mêlent davantage et ont tendance à se substituer aux vues désintéressées des fondateurs.

Cette ère nouvelle s’ouvre par une entreprise militaire comme le Canada n’en avait pas encore connu. Cette expédition dans les pays sauvages devait, pour vingt ans au moins, débarrasser la colonie de la menace iroquoise, qui avait jusque-là paralysé les meilleures énergies des colons.

À l’été de 1665, douze compagnies du régiment de Carignan, envoyées par le roi, débarquaient à Québec sous le commandement du colonel Henri Chapelas, sieur de Salières. Dans sa hâte de libérer le pays du péril des peaux-rouges, le nouveau gouverneur général, M. de Courcelle, entreprit, dès l’hiver suivant, (1666) d’aller faire la guerre aux Cinq-Nations iroquoises sur leur propre territoire.

Sans tenir compte des avis prudents de ceux qui connaissaient le pays et les traîtrises du climat, de Courcelle s’aventura sans guides, par les grands froids de janvier, à travers des régions inconnues, inexplorées et couvertes de forêts. Il remonta ainsi jusqu’aux environs de Schenectady, mais ne put atteindre les cantons iroquois, but de son voyage. De Courcelle revint au mois de mars, ayant perdu plus de soixante hommes, morts de faim ou de froid. Quelques sauvages isolés, surpris dans les bois, avaient seuls été tués au cours de l’expédition: piètre succès d’une hasardeuse équipée.

Au mois de septembre suivant, le lieutenant général, le marquis de Tracy, tenta à son tour l’aventure, mais dans des conditions un peu moins défavorables. Son armée était composée de 600 soldats de Carignan, de 600 habitants et sauvages amis des Français. Algonquins et Hurons servaient surtout de guides à l’expédition. Ville-Marie avait fourni 110 volontaires, que M. de Courcelle appelait ses “capots bleus”, et pour lesquels il avait la plus confiante prédilection. Faisaient partie du contingent montréalais le capitaine et interprète Charles Le Moyne, le lieutenant Picotté de Bellestre, MM. Charles d’Aillebout des Musseaux, Vincent de Hautmesnil et de Saint-André. L’abbé Jean Dollier de Casson, sulpicien, arrivé quelques jours auparavant, était l’aumônier des volontaires. (Au retour de l’expédition, M. Dollier se rendit au fort Sainte-Anne, sur le lac Champlain, pour y faire le service d’aumônerie de la garnison.)

Pour les préparatifs de son expédition, M. de Tracy ne fut guère plus prévoyant que son prédécesseur. Son armée eut à souffrir terriblement du manque de vivres et de l’insuffisance d’équipement. Les soldats comme les volontaires durent se soumettre aux rigueurs d’une cruelle ration.

Arrivés enfin dans les cantons, les Français virent s’enfuir devant eux tous les guerriers et leurs familles, qu’un aussi grand déploiement de forces militaires avait jetés dans la stupeur et la consternation.(De La Barre, Denonville, Frontenac, de Ligniers furent aussi reçus de cette façon, dans leurs excursions au pays des sauvages). De Tracy dut se contenter de détruire les villages, formés de cabanes et entourés de vieilles palissades. L’expédition était de retour à Québec le 5 novembre, après avoir éprouvé les plus grandes misères au cours de ce lointain voyage.

On chanta le Te Deum, non pour célébrer la victoire, mais pour se féliciter d’avoir enfin échappé aux périls d’une entreprise mal conduite. Cette expédition manquée avait eu pourtant l’avantage de mettre à l’épreuve la valeur et l’endurance des habitants de Ville-Marie. Ceux-ci montrèrent dans cette occasion que, par leur habitude du pays, ils étaient mieux préparés que les nouveaux soldats de France pour la guerre sauvage à travers lacs et forêts. L’on peut croire qu’à la tête de 1 200 hommes, Maisonneuve, Dollard ou Closse n’eussent pas fait un voyage de cent lieues pour brûler des cabanes.

Les Iroquois avaient vu cependant dans cet imposant déploiement de soldats français une terrible menace pour leur propre sécurité et ils s’empressèrent de faire la paix que l’on désirait depuis longtemps sans jamais l’obtenir. (Le 13 décembre 1665, un traité de paix en 11 articles fut signé par M. de Tracy et les ambassadeurs iroquois. Cf. « Rapport sur les Archives canadiennes,» 1885, p. XXXIII). La crainte avait été pour eux le commencement de la sagesse. (MM. Roy et Malchelosse, dans leur étude sur le Régiment de Carignan expriment une opinion contraire. Les sauvages, d’après eux, n’auraient fait la paix que par opportunité politique. C’est supposer chez les Peaux-rouges des capacités de calcul que nous avouons ne pas leur reconnaître). À leur demande, qui paraissait cette fois sincère, des missionnaires jésuites furent envoyés pour les évangéliser et les instruire. Les Cinq Nations les reçurent avec grande déférence.

Cette équipée militaire, peu glorieuse au vrai, avait cependant ramené la confiance, la tranquillité et la paix dans tous les établissements de la colonie. Elle fut suivie d’une époque où le développement économique s’accomplit sur tous les points, sous l’habile et entreprenante direction du nouvel intendant, Jean Talon.

Forêt québécoise. Photo d'Anatoly Vorobyov.
Forêt québécoises. Photo d’Anatoly Vorobyov.