L’émeute en Inde

L’émeute prend de graves proportions à New Delhi

La foule a mis le feu à l’hôtel de ville de la capitale des Indes – La loi martiale serait appliquée sous peu dans le pays.

(Par Preston Gover, de la Presse Associée).

Bombay, 12 août 1942. Les autorités britanniques ont dû aujourd’hui appeler de nouvelles troupes et de nouveaux renforts de police pour réprimer les désordres qui se propagent depuis quatre jours aux Indes, et l’on commence à se demander combien de temps cela peut durer sans que la loi martiale ne soit déclarée.

L’endroit le plus troublé est New Delhi, où un communiqué officiel qualifie la situation de « vilaine » et dit qu’une foule a incendié et presque complètement détruit l’hôtel de ville, et que les troupes ont fait feu sur des émeutiers hier.

La tension persiste aussi à Bombay, mais la ville semblait s’être calmée un peu ce midi. Quelques camions du gouvernement chargés de vivres ont été pillés, mais les émeutiers quand même des des signes de fatigue.

Ont n’a pu faire aucun relevé exact du nombre des pertes de vie depuis dimanche, alors qu’éclatèrent les premières émeutes pour l’indépendance des Indes. À Bombay seulement, il y a eu au moins 31 personnes tuées et plus de 250 blessées.

Les désordres furent provoqués par l’arrestation de Mohandas K. Gandhi et des principaux lieutenants, après que le parti du Congrès panindien eut confié à Gandhi la direction d’une campagne de désobéissance civile destinée à mettre fin à la domination britannique. Depuis ces premières arrestations, au moins 500 autres personnes ont été appréhendées.

Les gardiens de l’ordre ont ouvert le feu sur des foules dans au moins huit villes des Indes. Les débris s’accumulent et le commerce se paralyse peu à peu dans le pays.

La loi martiale est une mesure que le gouvernement a voulu jusqu’ici s’abstenir de prendre, bien que les autorités civiles aient fait preuve de fermeté devant les désordres. C’est ainsi que le gouverneur de Bombay, sir Roger Lumley, a donné hier l’avertissement que les menées des nationalistes ne seraient pas tolérées.

À New Delhi, toutefois, « une grande foule d’ouvriers » ont mis la torche à l’hôtel de ville et au bureau du percepteur de l’impôt sur le revenue.

Des journalistes indiens en contact avec le parti congressiste disent que ses membres, pour la plupart, se tiennent encore à l’écart des émeutes et que beaucoup s’inquiètent de la tournure que prend un mouvement dont Gandhi voulait faire simplement une manifestation non-violente de désobéissance civile.

Répercussion des événements de l’Inde dans le monde entier

Les journaux du monde entier commentent ce qui se passe à Bombay et dans l’Inde – Les uns sont sympathiques aux Anglais et d’autres appuient les revendications de Gandhi.

Les événements qui se déroulent dans l’Inde à la suite de l’arrestation de Gandhi et des chefs du Congrès panindien causent de l’émotion dans le monde entier et surtout du côté des Alliés ou les opinions sont partagées. On est divisé d’une part entre l’amitié et le respect pour la Grande-Bretagne et d’autre part la sympathie que soulèvent les revendications hindoues à la liberté.

La Chine, pour sa part, d’après une dépêche de Tchoung-King, aurait de fortes sympathies pour Gandhi et ceux qui l’appuient et le Dr. Sun Fo, président de la législature chinoise, aurait déclaré que la sympathie des Chinois est acquise aux Hindous. Le Central Daily News demande à la Grande-Bretagne de revenir à ses sens parce que les revendications hindoues sont conformes aux déclarations de la charte de l’Atlantique.

Aux États-Unis, le New York Times reproche à mots couverts aux Anglais de n’avoir pas pris les moyens de se faire aimer des Hindous mais il approuve l’Angleterre d’avoir pris les mesures pour mettre fin à la rébellion. D’autres journaux américains ne sont pas aussi tendres et appuient les Hindous sans aucune restriction.

Au Canada, le Montréal Daily Star se scandalise des nouvelles voulant que la Chine se range du côte de Gandhi.

La confusion des idées

On constatera par les dépêches de Chine et des États-Unis que les peuples démocratiques éprouvent certaine sympathie pour les nationalistes hindous, tout en déplorant le moment et les méthodes qu’ils ont choisis pour exiger l’indépendance de leur patrie. Si généreuse que soit cette réaction, il ne faudrait pas qu’elle fausse le jugement pour de nations entraînées dans un conflit qui a justement pour objet de libérer l’humanité de toute forme d’impérialisme politique. Avant de juger l’Angleterre et les puissances européennes qui ont imposé autrefois leur loi à des peuples incapables de défendre leur juste droit, il est bon de se rappeler que les nations américaines ont profité de leurs anciennes conquêtes. Elles ne sont pas r;s belles les pages d’histoire qui racontent par quels procédés inhumains les Espagnols, les Portugais, les Français, les Hollandais et les Anglais se sont définitivement emparés des domaines des aborigènes de l’Amérique.

Quand on profite d’une erreur ou d’un crime, il est beau de reconnaître la faute commune des ancêtres, à condition de se montrer disposé à la réparer honnêtement, dans la mesure du possible. Sans doute, dans cette guerre universelle, est-il légitime de distinguer entre la cause d’une Angleterre assaillie par un État bandit et celle de l’Angleterre impérialiste.

Au Canada, rares sont les citoyens qui souhaitent le rétablissement de l’impérialisme britannique partout ou il existait avant septembre 1939; mais la nation est à peu près unanime dans sa détermination d’empêcher le triomphe d’un impérialisme allemand ou japonais, qui n’exerçait certainement point son autorité avec l’esprit libéral dont la vieille Angleterre donnait des gages depuis un demi-siècle. L’impérialisme britannique n’était qu’une tutelle bienveillante, en comparaison de ce que serait l’hégémonie prussienne sur l’Europe ou la dictature nippone sur l’Asie. Et pour ramener les esprits égarés à la complexité du problème nationaliste hindou, qu’on veuille bien se rappeler que c’est pour prévenir un mal plus grand que les Alliés conviennent qu’il est impossible, en ce moment d’accorder à la majorité l’indépendance complète qu’elle réclame. En remettant à plus tard ce règlement inévitable, l’Angleterre protège les Indes contre le fléau de la guerre civile et contre le péril de la conquête par une nation aussi ambitieuse que cruelle.

Échange de coups entre émeutiers et militaires à Nagpur

C’est dans cette ville des Indes que les troupes ont été les plus sérieux hier – le calme renaît peu à peu à Bombay

Des désordres et des chocs avec la police continuent aujourd’hui de garder les autorité sur le qui-vive dans plusieurs villes des Indes, mais à Bombay où les émeutes furent particulièrement violentes au début de la semaine, les manifestations provoquées par la campagne de Gandhi pour l’indépendance du pays se font plus rares et moins considérables.

La police et les troupes montent quand même la garde ici et ailleurs pour prévenir d’autres désordres.

C’est à Nagpur, semble-t-il, que les troubles ont été les plus graves, hier.

Trois postes de police et le bureau de poste ont été incendiés, et la foule a tenté de brûler aussi l’édifice de la Central Coopérative Bank et la centrale électrique. La police dut faire feu sur la foule, tuant un émeutier et en blessant 12 autres. Dix-neuf agents de police furent blessés par des pierres.

Le couvre-feu rendit finalement les rues désertes à la tombée de la nuit, et la police patrouilla la ville pendant que des troupes se tenaient prêtes à intervenir à des points stratégiques. La police a ouvert le feu à trois reprises à Delhi pour disperser des foules ameutées. Un homme a été tué et deux autres ont été blessés. New Delhi, qui avait été le centre le plus troublé la veille, était calme.

À Londres

Le secrétariat d’État aux Affaires des Indes a publié hier un communiqué disant : « Les autorités aux Indes sont complètement maîtresses de la situation et tiennent à dire que toute description de désordres généralisés dans ce pays est absolument inexacte. »

Le communiqué ajoute : « Rien n’indique qu’un mouvement massif soit en train de se constituer, la campagne n’est pas affectée et l’effort de guerre n’a pas été altéré.

À Calcutta, par exemple ville dans les environs de laquelle est concentrée la plus grande partie de l’industrie de guerre hindoue, l’arrestation des clubs du parti du congrès hindou n’a eu aucune répercussion…

On ne rapporte aucun trouble dans la région de Bengale. Les troubles ont éclaté dans quelques villes telles que Bombay et Ahmedabad, qui sont des châteaux-forts du parti du Congrès et qui contiennent des voyous faciles qui ont la tête chaude.

La dernière information officielle en provenance des Indes ne laisse aucun doute quant au caractère sporadique et limité des démonstrations qui ont eu lieu jusqu’ici. »

(Nouvelles publiées par la presse canadienne le 12-13 août 1942).

Gandhi
Gandhi. Photo de l’époque, photographie libre des droits.

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