Contre la participation du Canada à la guerre

Conférence contre la participation du Canada dans la guerre en Europe

Le député de Québec – Montmorency à la Chambre des Communes tient une assemblée à Loretteville pour consulter ses électeurs sur la question de la conscription — Il leur explique l’attitude qu’il compte prendre à la Chambre— Contre la participation canadienne

Êtes-vous pour l’envoyer en Europe d’une force expéditionnaire canadienne, équipée et payée par le gouvernement du Canada?

Telle est la question posée par M. Wilfrid Lacroix, député du comté de Québec – Montmorency aux Communes, à plus d’un millier d’auditeurs qui assistaient, hier soir, à Loretteville, à une assemblée qui eut lieu sur la place de l’église. D’une seule voix, la foule a répondu : Non !

M. Lacroix avait tenu à rencontrer ses électeurs au chef-lieu de son comté afin de leur expliquer l’attitude qu’il entendait adopter à Ottawa où une session spéciale commencera demain. Sans passion, il leur a exposé les raisons qui le feraient voter contre tout envoi d’un corps expéditionnaire en Europe.

«Je salue, a-t-il dit, l’héroïsme du peuple polonais, celui du peuple anglais et du peuple français mais je salue aussi les bons gens de ceux qui veulent être Canadiens avant d’être Anglais, Français ou Polonais.– Cette déclaration a été accueillie par des applaudissements prolongés. – M. Lacroix a ajouté que dans le conflit actuel ses sympathies allaient aux alliés, comme celles de tout homme de cœur et de tout Canadien qui se souvient de ses origines, mais que pour leur venir en aide il ne fallait tout de même que le Canada se suicide.

Au début de son discours, M. Lacroix rappela que lors des élections de 1935, il s’était affirmé contre l’envoi de troupes en Europe, qu’il s’inspirait alors des chefs du parti libéral. Au Parlement, dit-il, je fus fidèle à ma parole et comme l’exigeait le mandat que mon comté m’avait confié, je m’opposai à l’adoption de tout crédit destin à des armements qui devaient servir en dehors du Canada. Je ne voulais pas qu’un seul centin serve à une autre fin que la défense du territoire.

« Nous n’avons pas de frontières en Europe, poursuivit M. Lacroix, et nous ne devons pas en avoir. Dans chaque foyer on a entendu le message du premier ministre du pays : « Le Canada est prêt à coopérer efficacement à la défense de la Grande-Bretagne. » Que signifient ces paroles? J’espère, et j’ai encore confiance, que le Parlement n’enverra pas de force expéditionnaire de l’autre côté de l’océan, payée et équipée par le gouvernement canadien. S’il le décidait, il poserait l’acte qui sera la cause même de la conscription.

M. Lacroix expliqua alors cette opinion. « Si nous envoyons des troupes en Europe, un secteur leur sera confié, que ce soit pour l’offensive ou la défensive. Lorsque des vides se produiront dans les régiments canadiens, il faudra les remplir par d’autres soldats. Comme la guerre aura donné du travail dans les usines, que le chômage aura été absorbé et que toutes les mains seront employées, les volontaires requis ne se présenteront pas aux postes de recrutement. Il n’y aura plus qu’un moyen d’avoir des hommes: la conscription ».

M. Lacroix fit cette proposition : « Si un certain nombre de Canadiens français et anglais veulent aller se battre outre-mer. qu’on permette à la France et à l’Angleterre de venir les recruter elles-mêmes en Canada. Que ces deux grands pays qui sont nos amis viennent en Canada recruter des volontaires à leurs frais et qu’ils les incorporent à leurs armées propres. C’est ainsi qu’ils procédèrent aux États-Unis pendant une partie de la dernière guerre ».

Le député du comté de Québec explique que la participation du Canada à la présente guerre endetterait le pays au point qu’il serait réduit à la faillite. « Notre dette de guerre, qui est de 5 milliards près, dit-il, doublera ou triplera. La démobilisation jettera sur le pavé des vétérans par milliers, la démobilisation des usines réduira également au chômage des centaines de milliers d’ouvriers. Le Canada, ruiné financièrement, ne pourra leur venir en aide et ce sera la révolution. C’est le sort qui a frappé d’autres pays. Il frappera le nôtre sin nous nous engageons dans la guerre ».

« La ruine du Canada, continua M. Lacroix, signifierait probablement son annexion aux États-Unis. Les impérialistes canadiens travaillent à cette annexion, ils se montrent anti canadiens. Peu m’importe la façon dont ils me traiteront, dit M. Lacroix, j’ai été, je suis et je serai au Parlement et hors du Parlement contre la participation des Canadiens à cette guerre, comme à toute guerre extraterritoriale. Qu’on mobilise. 100,000 ou 200,000 Canadiens pour la défense du territoire canadien, je le veux bien mais qu’on tente d’en envoyer autant de l’autre côté de l’océan, je m’y oppose. »

M. Lacroix rappela aux auditeurs son discours sur la politique étrangère du Canada et la conscription, prononcé en Chambre le 3 avril dernier. Il avait alors cité à ses collègues des Communes un éditorial du »Soleil », en date du 31 mars 1939, dans lequel il trouvait une opinion qui confirmait la sienne. Il avait également cité aux députés ces paroles de Borden, le 17 janvier 1916: « J’ai clairement fait comprendre à la population canadienne que nous n’entendons pas établir la conscription. Je le déclare de nouveau explicitement ».

« Le 18 mai de la même année, Borden avait déjà changé d’idée et dans un discours fameux Bourassa le lui reprochait. Il est à craindre que la levée d’une force expéditionnaire volontaire canadienne ne conduise encore à la conscription, dit M. Lacroix qui signale les analogues entre la situation en 1939 et celle qui existait en 1914, compara les promesses des chefs d’État d’alors et de ceux d’aujourd’hui. Il exprima cependant qu’il avait une profonde admiration pour les hommes qui conduisent le pays à cette heure difficile que nous traversons. L’assemblée de Loretteville était présidée par M. Odilon Auclair qui présenta et remercia M. Wilfrid Lacroix en soulignant que peu de comtés avaient un mandataire fédéral aussi clairvoyant.

(Cela est arrivé au Québec le 6 septembre 1939).

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Pour la plupart des hommes, la guerre est la fin de la solitude. Pour moi, elle est la solitude définitive. (Albert Camus). Photo de Megan Jorgensen.

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