Histoire du Québec

Village type en 1800

Un village type au Canada en 1800

Au milieu du village se dresse l’église, fière, autoritaire. C’est le centre de la collectivité, le lieu de rassemblement, le rendez-vous de la naissance à la mort. Tout près, la demeure du curé et des vicaires, le presbytère, le plus souvent la plus belle résidence de l’agglomération. Le manoir, les boutiques des artisans, les études des professionnels, les maisons des marchands et de quelques rentiers se pressent près d’elle.

La population s’installe d’abord près d’un cours d’eau pour ensuite se déployer dans les rangs. Dans son Histoire du Canada, Albert Tessier a recueilli les détails fournis par Jacques Viger, historien et maire de Montréal de 1833 à 1836, sur l’agglomération de Boucherville en 1811. Il rapporte que cette paroisse, beaucoup plus riche que la moyenne, possède un « village » imposant : 91 maisons, dont 25 en pierre; quelques rentiers de l’ancienne noblesse y ont élu domicile et forment une société aux allures aristocratiques d’un ton un peu discret, mais pleine de dignité et de saveur. Curé, notables, négociants, aubergistes, hommes de métier, officiers à la retraite composent une population de 580 âmes sur un total de 2300. Dans cette localité d’exception, qui ne cache pas ses prétentions au titre de petite ville de province, les agriculteurs représentent 75% de l’ensemble.

Viger continue sa description : « Les artisans groupés au village se répartissent comme suit : 6 forgerons, 5 tisserands, 2 tonneliers, 8 menuisiers, 1 horloger, 5 bouchers, 1 charron, 2 maçons, 2 boulangers, 6 cordonniers dont un cumule les fonctions de sellier, de charpentier de biberon émérite. Ajoutez à cette collection 6 marchands et 3 aubergistes et vous avez un visage complet de ces artisans et marchands au service de la population. »

Jacques Viger termine sa description de Boucherville en mentionnant la présence de moulins à eau, qui servent à moudre le grain et à scier le bois de service. Le « village » possède un couvent des Dames de la Congrégation, que fréquentent 54 jeunes filles, dont 30 pensionnaires qui paient 40 dollars par année. Pour finir, l’historien fait remarque que deux associations pieuses stimulent les habitants : la congrégation de la Sainte-Famille et la confrérie du Sacré-Coeur. Merci Viger. Je n’ai pas besoin d’ajouter que la majorité des habitants, installés dans des fermes rectangulaires disposées par bandes parallèles, vivent en retrait du village, mais que toutes les occasions sont bonnes pour s’y retrouver.

Mgr Tessier poursuit :

On a souvent remarqué et étalé les coutumes paysans de l’époque. Soulignons simplement que ceux-ci sont fabriqués par eux. Plus résistants qu’élégants, on ne craint pas de donner du ton à ces rugueux vêtements : bien sûr, la somptueuse ceinture fléchée, la tuque de laine, bleue à Montréal, rouge à Québec et blanche à Trois-Rivières. Le costume des femmes est agrémenté de mantelets, de coiffes, de mouchoirs au col soigneusement choisis. Leur coiffure est soignée. Pour protéger leur visage exposé au vent et au soleil, plusieurs d’entre elles utilisent du jus de betterave (colorant naturel qui a l’avantage de ne rien goûter). Chaque regroupement vit indépendamment. Il trouve l’essentiel chez eux. Ces habitants vivent « sans sortir du bourg ». Ils se méfient des étrangers et repoussent toute idée de changement. Descendants des Percherons têtus et de Normands roublards, nos ancêtres ont tout de même, par cette attitude, repoussé les tentatives d’assimilation anglicisantes.

Pour compléter ce portrait des villages de jadis et de leurs habitants, on peut ajouter que la religion imprègne alors chacun, fondée sur l’autorité suprême et sans faille du curé. Tous fréquentent l’église et chaque étape de la vie est marquée par celle-ci. Nous tenons de nos ancêtres le plaisir de la fête; repas, veillées, baptêmes, mariages, fêtes de Noël, du jour de l’An et autres. Toutes ces occasions réunissent les habitants comme autant de membres d’une même grande famille. Les corvées de construction, ainsi que toutes les autres activités semblables, resserrent les liens de ce peuple qui a besoin de se sentir uni et de se protéger.

Un mot, pour finir, sur les moyens de transport et les voies de communications qui, au début du XIXe siècle, ne sont pas tellement développés. Bien sûr, il existe le chemin du Roy, inauguré en 1734, qui relie Québec et Montréal, mais le voyage n’est pas de tout repos. En effet, pour se rendre d’une ville à l’autre, il faut changer de voiture 29 fois et traverser 16 rivières en bac ou sur des ponts aménagés « à la bonne franquette ». Cela sans parler de l’état des routes et des sauts périlleux imposés auc calèches. Cette randonnée dure de trois à quatre jours. Et ça n’est pas donné. Seuls les gens à l’aise et les riches visiteurs étrangers peuvent se payer cette aventure qui leur coûte au moins 25 dollars.

Vers 1800, un service de diligence s’ajoute au régime des calèches. Une diligence part désormais de chaque ville tous les jours de l’année. Quatre bons chevaux la tirent et, l’hiver, la caisse de la voiture est placée sur un traîneau. Le prix est plus élevé, mais ce moyen de transport est plus commode et les endroits où l’on fait halte sont plus avantageux. Cependant, même à cette époque, la voie de communication la plus achalandée et la plus habituelle reste le fleuve. Voiliers et goélettes transportent les marchandises nécessaires. Les familles habitant le long du fleuve et de ses affluents, possèdent des canots, des bateaux plats ou des barques pointues. Plusieurs goélettes acceptent des passagers, mais il ne faut pas être trop pressé!

À l’automne 1809, les habitants voient arriver un nouveau mode de transport sur le fleuve. En effet, le premier bateau à vapeur construit par John Molson, l’Accommodation, commence à circuler sur le Saint-Laurent, laissant échapper une épaisse fumée noire… En 1825, sept bateaux à vapeur seront en service sur le fleuve. Bientôt, les chemins de fer s’ajouteront. Le Quebec Mercury, un journal de l’époque, qui relate le premier voyage de l’Accommodation : « L’immense avantage d’un bateau de ce genre, c’est que la durée du voyage peut être calculée avec une certaine précision, ce qui n’est absolument pas le cas pour un bateau à voiles. »

(Source : Marcel Tessier raconte, chroniques d’histoire, Éditions de l’homme, 2000. Tome 1).

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L’entrée de la rue des Ursulines donnant accès au cœur de l’arrondissement historique. Photographie : Histoire-du-Quebec.ca