Histoire du Québec

La vie rustique dans l'ancien temps

La vie rustique dans l’ancien temps

C’est le problème que se posent ceux qui étudient la vie du passé: nos ancêtres étaient-ils aussi heureux, plus heureux, moins heureux que nous ? Et, après l’avoir abordé, c’est vers la classe rurale que leur pensée se porte aussitôt, puisque aussi bien elle était de beaucoup la plus nombreuse, surtout au vieux temps ou elle comptait plus des quatre cinquièmes de la nation. Et c’est la question que se posait M. Jean Lorédan, en écrivant son nouveau livre, « la Grande Misère et les voleurs au dix-huitième siècle ». Mais déjà le titre indique la solution ou l’auteur s’est arrêté : Jacques Bonhomme n’a connu jusqu’à la Révolution que les conditions d’existences les plus atroces.

Une fois de plus, M. Lorédan reprend le tableau célèbre – qualifié par lui de « magistral » – que l’on trouve dans La Bruyère : « L’on voit des animaux farouches mâles et femelles répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés par le soleil… » ; puis M. Lorédan cite la répression sous Louis XIV des troubles de Bretagne et raconte en termes impressionnants la famine de 1709.

Quel effroyable tableau l’historien de l’avenir ne composera-t-il pas du dix-neuvième siècle, à peine écoulé, s’il le juge sur des témoignages pareils? La Bruyère fait de la littérature, il cherche les effets vigoureux, les saisissants contrastes, et ne connaît d’ailleurs de la vie rurale que ce qu’il a pu voir par la fenêtre de son cabinet; autant juger l’Amérique par la portière d’un sleeping-car. Des séditions et des années de disette, sont des faits exceptionnels. Ajoutez que tout cela se passe sous Louis XIV, et que les voleurs de M. Lorédan opèrent au cœur du règne de Louis XV.

Nous avons à notre disposition, pour tracer la description du village au dix-huitième siècle, l’oeuvre du paysan, « la Vie de mon père. » par Retif de la Bretonne. Retif a tenu la charrue jusqu’à l’âge de vingt ans; il est toujours resté en relations avec le bourg rustique qui l’a vu naître, et il nous en a donné une peinture lrge et vivante, montrant l’existence du laboureur au jour le jour, avec les ressources dont il disposait, avec ses joies et ses souffrances : dans la suite Retif sera un révolutionnaire ardent, son témoignage ici ne peut être suspect; combien ses pages nous mettent loin du sombre tableau dû à la plume de M. Jean Lorédan.

Nombreux sont les autres témoignages à citer, le plus autorisé, le plus concluant, j’ai sous les yeux les mémoires encore inédits de deux autres paysans, ils parlent comme Retif. L’un d’eux se nommait François Samefin et vivait à Neuville-aux-Loges, dans l’Orléanais; l’autre se nommait Dominique Bourgeat et vivait en Dauphin. Retif est de Basse-Bourgogne. Et voici encore les mémoires de Marolles pour la Touraine. C’est une noce de village :

«  Quand les bons gens font les noces de leurs enfants, c’est un plaisir d’en voir l’appareil, car, outre les beaux habits de l’épousée, qui ne sont pas moins que d’une robe rouge et d’une coiffure en broderie de faux clinquant et de perles de verre, les parents sont bien vêtus de robes bleues plissées, qu’ils tirent de leurs coffres parfumés de lavande, de roses sèches et de romarin; je dis les hommes, aussi bien que les femmes, car c’est ainsi qu’elles appellent le manteau froncé qu’ils mettent sur leurs épaules, ayant un collet haut et droit, comme celui du manteau de quelque religieux. Et les paysannes proprement coiffées, y paraissent avec leurs corps-de-cottes de deux couleurs. Les livrées des épousailles n’y sont point oubliées; chacun les porte à sa ceinture ou sur le haut de manche. Il y a un concert de musettes, de flûtes et de hauts-bois et, après un banquet somptueux, la danse rustique dure jusqu’au soir. »

Pareils tableaux se retrouvent, au dix-septième et au dix-neuvième siècles, sous vingt, sous trente plumes différentes : les personnages qui s’y meuvent ne ressemblent guère, ni aux « animaux farouches » de La Bruyère, ni aux « pauvres hommes » de M. Lorédan.

Ce n’est d’ailleurs pas pour diminuer l’intérêt poignant du beau livre que M. Jean Lorédan vient de publier; mais pour défendre, une fois de plus, le passé magnifique de notre France, trop souvent et systématiquement calomniée.

M. Jean Lorédan est un artiste d’un sentiment délicat, qui écrit du style le plus pur, le plus finement nuancé. Il pénètre dans l’âme des humbles et sait en saisir les passions frustes, les émotions simples et naïves : voyez un autre, livre de lui, « Humbles drames », fait d’une série de menus chefs-d’oeuvre. Et ces qualités se retrouvent avec un charme infini, dans la « Grande Misère… »

«  Ce que je me suis efforcé de pénétrer en cette étude, dit l’auteur, c’est l’âme du paysan vers le milieu du dix-huitième siècle, aux approches de la Révolution : ce que j’ai essayé de représenter, c’est une petite ville bretonne en ce temps-là, la vie et l’esprit d’une petite ville bretonne, les mœurs de ces paysans, de ces bourgeois, de ces artisans, leurs croyances, leurs plaisirs… »

Leurs plaisirs! … Halte-là! Je vous y prends, mon cher confrère; et vous les montrez souvent, en effet, d’une manière piquante et vive. Aussi bien votre livre est lui-même une réfutation du tableau si sombre que vous y tracez au début. Car la quantité de pichets de cidre qu’avaient vos personnages, ce qu’ils consomment de quartiers de lard et ce qu’ils mangent de crêpes, sans faire de la campagne bretonne au dix-huitième siècle un pays de Covagne, la laissent toutefois loin des terrifiantes descriptions par lesquelles vous débutez.

«  Fatigués sans doute de demeurer toujours à la même place, le gars Finefont et son acolyte parièrent de s’en aller. Ils proposèrent au boucher de leur payer des crêpes. Les marchands de crêpes ne manquent pas en Basse-Bretagne; on voit sur les portes leurs enseignes, la poêle à frire et le large couteau; la crêpe, c’est le mets national, le fonds de la nourriture bretonne. Au Faouët, on comptait beaucoup de ces faiseuses de bonnes galettes, et il y avait là justement, tout à côté, derrière l’église, la maison de la veuve Calvez. En route!… Le boucher Mauricet hésitait peut-être, reculant devant la dépense et ne se souciant guère de régaler les deux compagnons; mais ils le saisirent derechef au collet, l’entraînèrent et en le menaça. Joseph Finefont tira de sa poche un pistolet qu’il lui passa sous le nez, en lui disant :

«  Si je pensais que tu eusses l’oeil noir, je te casserais la tête d’un coup de pistolet! »

«  Comment ne pas se laisser convaincre? »

« On partit donc, de compagnie, par les ruelles sombres – d’ailleurs sans avoir payé l’écot. »

Car les héros de M. Jean Lorédan oublient généralement de payer l’écot; voire l’on peut s’estimer heureux quand ils ne vous ont pas vidé les poches, les bahuts et les armoires.

Le chef de cette bande audacieuse de voleurs et de pillards est une femme, Marion du Faouët, une belle jeune femme, de taille élancée, aux cheveux roux et aux yeux gris. Avec une singulière intensité de vie, on la voit circuler dans le livre de M. Lorédan, coiffée de toile blanche, « à la mode de la ville », un mouchoir de coton à petits carreaux rouges et blancs, rayés de bleu, autour du cou, vêtue d’une camisole de drap de Vire lie de vin et d’une jupe brune, sur laquelle tombait le tablier de cotonine rayé bleu et blanc.

« Elle était coquette, vaniteuse, intelligente, audacieuse, amie du plaisir et de la bonne chère. »

À la tête de sa bande, qu’elle dirigeait comme un chef militaire, rien ne lui manqua. Elle connut les triomphes : « Oui, vraiment, elle était heureuse, et orgueilleuse, elle aussi. Quelle situation! Quelle gloire! La famille Tromel-Le Bihan-Querneau – la famille de Marion – régnait sur le Faouët, en vérité. Marion trônait, ayant à ses côtés, sa bonne mère Hélène, régente de ce royaume. Marguerite, Jeanne, Corentin, Joseph, participaient à la fortune de la grande sœur. Tout le monde buvait bien, mangeait bien. Corintin, brutalement triomphait, un pistolet à la ceinture et brandissant son gourdin, presque toujours ivre et voulant tout faire se ployer sous lui. »

Combien sont joliment décrits ces villages bretons sur lesquels, brusquement, Marion et sa bande vont fondre comme des éperviers :

«  Un village qu’on voit encore, enfoui dans les feuillages, au bord du vieux chemin qui toujours montant et descendant, fort rude, mène au bourg de Scaër. La chaumière était là, petite et basse, parmi les arbres sans feuilles – les arbres tout transis par ces vilaines froids d’hiver – à quelques pas du Ster-Laer-Inam, petit affluent de l’Ellée. On y dormait peut-être. Les arbres, les prairies dormaient. L’eau, lente, coulait sans bruit dans l’herbe verte. Tout à coup, de leurs poings, de leurs triques, ils heurtent au seuil, frappant la fenêtre, brisant les vitres, font en cette masure une entrée imposante avec leurs masques de papier, leurs coiffes de femmes, leurs pistolets et leurs gourdins, et ils fouillent les meubles, les armoires… »

Tout ce monde finit sur l’échafaud.

Petite histoire, objectera-t-on; du moins, c’est de l’histoire. Et je ne craindrai pas de rappeler à ce propos ce qu’écrivait Guizot : « On veut des romans? Que ne regarde-t-on à l’histoire? Là aussi on trouverait la vie intime avec ses scènes les plus variées et les plus dramatiques, le cœur humain avec ses passions les plus vives comme les plus douces et, de plus, un charme souverain; le charme de la réalité. »

Le livre que M. Lorédan vient d’écrire avec tant de soin et de talent, fait revivre sous nos yeux les bons gens de l’ancien temps; il les a trouvés dans la classe la plus humble, mais la plus nombreuse, dans celle qui constituait essentiellement la nation.

Frantz Funck-Brentano (historien français, né au château de Munsbach (Luxembourg) le 15 juin 1862 et mort à Montfermeil le 13 juin 1947).

Texte paru dans le journal Le Canada, le 1er avril 1910.

vie rustique en france

La vie rustique. Credit photo: Histoire du Quebec.ca