Histoire du Québec

Vaincre la folie

Vaincre la folie

C’est par un soir d’orage, sous les grondements du tonnerre, que fut scellé le sort des malades mentaux du Québec.

Après le souper du vendredi 7 avril 1893, les dirigeantes de la maison-mère des Soeurs de la Charité de Québec, reçurent une visite qu’elles espéraient depuis longtemps. Le secrétaire de la province de Québec, Louis-Philippe Pelletier, leur apportait un contrat que la Chambre venait d’approuver après une décennie de débats acerbes qui avaient entraîné la chute de trois gouvernements, libéraux et ultramontains s’entredéchirant sur le contrôle des hôpitaux psychiatriques, que les premiers voulaient confier à l’État et les seconds aux communautés religieuses.

Les soeurs pouvaient acheter au Dr Philippe Landry et à ses associés l’Asile des aliénés de Beauport pour la somme de 425 000 dollars, payable par annuités. Le gouvernement s’engageait à leur verser 100 dollars par année pour chaque pensionnaire de cet asile qui en comptait déjà 956. C’était beaucoup moins que les 132 dollars par malade que le gouvernement avait versés jusque-là aux propriétaires laïcs. Mais la transaction permettait à la communauté fondée en 1850 par mère Marcelle Mallet de continuer à s’engager dans un secteur qu’elle connaissait bien, le soin des malades mentaux, puisqu’elle possédait depuis 1872 un asile semblable à Saint-Ferdinand-d’Halifax. Le Dr Landry fut ainsi le dernier d’une lignée de médecins qui avaient possédé depuis 1845 le premier asile du Québec, destiné à ceux que l’on appelait alors les insensés.

Une odeur insupportable

Le lendemain matin, quatre premières religieuses prenaient le chemin de Beauport sous la direction de soeur Marie du Sacré-Coeur. Une quarantaine d’autres viendraient les y rejoindre les jours suivants. Les religieuses constatèrent que tous les malades étaient entassés dans les salles communes – quatorze pour les femmes, onze pour les hommes. Les malades ne sortaient jamais de ces salles, chacune surveillée par des gardiens. L’odeur qui s’en dégageait était insupportable.

Il y avait pire. L’eau que l’on supposait potable était puisée à même un ruisseau dans lequel des égouts étaient déversés. Une semaine plus tard, beaucoup de religieuses étaient malades.

Des travaux majeurs

Soeur Marie du Sacré-Coeur, avec l’accord de sa communauté, entreprit alors une série de travaux majeurs destinés à assainir l’institution psychiatrique, qui devint en 1912 l’Asile Saint-Michel Archange puis, en 1923, l’Hôpital Saint-Michel-Archange. Les salles communes furent divisées en chambres et percées de fenêtres afin d’en faciliter l’aération. Les religieuses achetèrent des terrains adjacents à l’asile qui permirent de creuser des puits pour l’approvisionner en eau de bonne qualité. L’électricité fut installée. On servit aux malades des repas sains, avec, en saison, des fruits et des légumes frais. De nouvelles ailes furent construites.

Mais, surtout, l’arrivée des soeurs permit de mettre en place une série de nouveau traitements pour les malades. La directrice et les dirigeants du personnel médical visitèrent les grands hôpitaux européens spécialisés dans ce que l’on appelait les maladies cérébrales et nerveuses. Ils prirent connaissance des dernières découvertes des grands aliénistes.

La maladie mentale n’était plus considérée comme héréditaire ou causée par un dérèglement des sens, une mauvaise vie, l’abus de l’alcool. Elle était physiologique, liée aux émotions. Les aliénés ne devaient plus être constamment enfermés ou même enchaînés. Un bon diagnostic permettait de les regrouper selon leur type de maladie et de mieux les traiter. Les mélancoliques devaient être séparés des maniaques, les déments des idiots. Placés dans des endroits calmes, traités humainement, ces malades pouvaient voir leur condition physique et mentale s’améliorer considérablement. Ils pouvaient même guérir.

Des nouvelles thérapies

Une des méthodes les plus en vogue consistait à traiter les malades par le travail, ce qui, enseignait-on, les calmait et favorisait le bon fonctionnement des organes. Les Soeurs de la Charité de Québec munirent donc leur asile d’ateliers, où les patients, hommes comme femmes, purent fabriquer des brosses et des balais. Vendus dans le commerce, ces objets permettaient de renflouer les coffres de l’établissement. Une grande ferme occupa les hauteurs de la Côte-de-Beaupré, car le contact avec les animaux et la nature ne pouvait être que salutaire aux malades.

Des écoles spécialisées

À Montréal, un autre grand hôpital psychiatrique évoluait dans le même sens. Il s’appelait Saint-Jean-de-Dieu et il avait été fondé par les Soeurs de la Providence. En 1852, par charité, cette communauté avait commencé à s’occuper des malades mentaux masculins aux casernes d’Hochelaga et à recevoir les femmes à sa maison de la Longue-Pointe. Le 4 octobre 1873, elle avait signé avec le gouvernement provincial un contrat par lequel elle acceptait de soigner les “personnes idiotes” pour 100 dollars par année. En 1875, le contrat avait été renouvelé avec les Soeurs de la Providence pour une période de vingt ans; et il le fut pendant les soixante-quinze années suivantes.

Saint-Jean-de-Dieu et Saint-Michel-Archange connurent la même évolution pour ce qui est du traitement des malades mentaux au Québec. Avec le temps, des écoles d’infirmières spécialisées y furent ouvertes. Des conférences et des cours de perfectionnement furent donnés. Des traitements furent tentés, puis abandonnés, comme la lobotomie. Les électrochocs, appliqués aux dépressifs profonds, furent aussi très discutés. De nouveaux services furent ouverts, suivant les découvertes de la science médicale: l’électroencéphalographie, la physiothérapie, la neuropsychiatrie. La pharmacopée évolua. De nouveaux médicaments permirent de régulariser l’humeur des malades. Les antidépresseurs firent leur apparition.

Malgré tout, des techniques préconisées dès la fin du XIXe siècle étaient toujours utilisées, telle l’hydrothérapie. Ces douches et affusions consistaient à verser une certaine quantité d’eau froide ou chaude sur le corps du patient, qui ne pouvait qu’en retirer des bienfaits.

Ce que l’on appelait l’occupation thérapeutique resta en vigueur. Pendant un siècle, tous les malades en âge et en état de travailler se retrouvaient chaque jour aux champs, dans les jardins, dans les ateliers. Et le dimanche à la chapelle. Car les religieuses n’ont jamais oublié la dimension spirituelle dans le traitement des malades. Si la prière ne les guérissait pas, elle ne pouvait que leur faire du bien.

(Source : Claude Gravel, La vie dans les communautés religieuses. L’âge de la ferveur, 1840-1960. Édition Libre Expression, une compagnie de Québecor Media. 2010, pp.134-145).

Folie

Vaincre la folie. Photo d’Histoire-du-Québec.ca.