Histoire du Québec

Saint-Ignace : rêve inondé

Histoire de Saint-Ignace-du-Lac

Un rêve inondé

Par Gilles Rivest

Préface

Peu de gens n’ont jamais entendu parler de la déportation des Acadiens vers les colonies britanniques du sud en 1755. Nous savons tous aussi que de nombreux autochtones ont été déplacés pour la construction de nos grands barrages hydroélectriques, ce qui les a amené à revendiquer leurs droits haut et fort. Nous en avons tous entendu parler, parce qu’un déplacement de population constitue toujours un événement tragique aux conséquences multiples pour ceux qui le vivent.

Pourtant, il existe, dans l’histoire du Québec contemporain, un événement de ce genre bien peu connu, mais non moins lourd de conséquences. Il est survenu en 1930, dans un petit village dynamique d’une région que l’on nommait alors la Matawinie (nord de Lanaudière), à environ 170 kilomètres au nord de Montréal.

Érigé dans le cadre du mouvement québécois de colonisation de la fin du XIXe siècle, Saint-Ignace-du-Lac voyait sa population contrainte à l’exil en 1931, à cause de la construction d’un barrage qui allait noyer toute la région sur une longueur d’environ 40 kilomètres. Saint-Ignace-du-Lac disparaissait sous les eaux du grand réservoir Taureau en septembre 1931, ne laissant derrière lui que les souvenirs de ses habitants exilés, pour la plupart, ailleurs en province.

En pleine crise économique, ces gens ont dû refaire leur vie loin de leurs amis, de leurs proches. Ils ont été environ 700 à devoir s’exiler. Il s’agissait donc, à l’époque, d’un important village de colonisation. L’événement n’est pas banal, bien qu’oublié des Québécois. Certains ne se reverront que 50 ans plus tard, en 1980, lors des festivités entourant le cinquantenaire de l’inondation.

Hormidas Charette, âgé alors de plus de 80 ans, dira, une larme à l’oeil: «merci de m’avoir permis de retrouver les miens, maintenant je peux mourir en paix!»

Fondation du village

C’est Alexandre Bellerose père qui, le premier, s’installa sur des terres de colonisation près des lacs Ignace et Barré. Incendiées depuis peu, ces terres offraient un emplacement idéal, légèrement valloneux et facile à défricher.

Selon sa petite-fille, il arriva avec à bord de son chariot, sa famille et tout son avoir. Il devait aller prendre possession de sa terre à plusieurs milles de Saint-Michel-des Saints, près des lacs Ignace et Barré, sur des lots où le feu avait rendu la terre presque en état de produire. Cependant, aucune route n’existait encore pour se rendre à ces lots. Il décide donc de faire seul ce que peu de gens auraient osé entreprendre à plusieurs. Il traverse la rivière sur un chaland avec à bord son cheval, une charrette, sa famille, ses biens et surtout, une hache.

Après avoir passé la nuit à la belle étoile, il commence à défricher, tout en s’orientant avec sa boussole (il avait déjà été marin), les trois premiers milles du chemin qui le mènerait à sa terre, après quoi il revenait chercher son cheval et son chariot pour parcourir le chemin défriché. Puis, il recommençait. Il défrichait à nouveau trois milles, venait chercher ses biens et recommençait encore, couchant toujours à la belle étoile, jusqu’à ce qu’il arrive sur la terre où il s’est bâtit une maison temporaire pour les premières années, le temps de rendre sa terre cultivable.

Quelques colons suivirent et revendiquèrent chemins et services. C’est Stanislas Laporte, curé de Sainte-Émilie-de-l’Énergie, qui le premier, mais sans succès, essaya d’y fonder une paroisse.

En juin 1904, Jean-Baptiste Morin, curé de Saint-Jean-de-Matha, parvint à convaincre Mgr Laflèche, de Trois-Rivières, d’ériger une paroisse. De 1906 à 1915, la paroisse a été dirigée par le curé Gustave Racette, à qui l’on doit sans doute la croissance rapide de Saint-Ignace-du-Lac. Dès 1917, on y compte 471 habitants. En 1914, une corporation municipale existait déjà.

Le village était dynamique. On y comptait au moins deux magasins généraux, un moulin à scie, un système d’aqueduc, une génératrice qui fournissait l’électricité, quelques écoles, des charpentiers, une beurrerie, un fromager, un constructeur de chaloupe, une boucherie, une boulangerie, une distillerie clandestine, bien sûr, etc.

Le barrage

Situons cet événement dans son contexte. Nous sommes au début du siècle. Le Québec vit sa deuxième phase d’industrialisation axée sur une nouvelle source d’énergie, l’électricité. Au Québec, compte tenu du potentiel qu’offrent nos nombreux cours d’eau, on parlera d’hydroélectricité.

En Mauricie, près de Trois-Rivières et de Shawinigan, des entreprises, souvent sous contrôle américain, se lancent dans la production de pâtes et de papier. Le bois est disponible en grande quantité via la rivière Saint-Maurice et son principal affluent, la rivière Matawin. La construction de centrales électriques fournira l’énergie nécessaire à cette production. Mais pour être efficace, la production d’hydroélectricité nécessite un cours d’eau au débit constant. Ainsi, afin d’assurer au Saint-Maurice une alimentation stable en eau, les entreprises d’électricité, avec l’accord de la Commission des eaux courantes (l’actuel ministère des richesses naturelles), entreprennent d’équiper le bassin hydrographique du Saint-Maurice d’une série de réservoirs artificiels qui permettront de faire des réserves d’eau pour maintenir les eaux de la Saint-Maurice constante durant toute l’année. Ainsi sont construits les barrages Gouin, la Tranche, du rapide Blanc (d’où la célèbre chanson) et celui du barrage Toro. À l’époque, la rivière Saint-Maurice devenait une des rivières les mieux équipées au monde pour le contrôle de ses eaux.

Les travaux se terminèrent au début de 1931. Il semble, selon les travailleurs dont nous tenons nos témoignages, que trois ans aient suffi à ces hommes pour ériger cette masse de béton devant le futur lac Taureau. Il avait fallu dépenser exactement 3 695 770,33$ pour un barrage de 2 400 pieds de long, incluant la digue. Une génératrice de 660 volts a été installée dans le barrage afin de faciliter son entretien et fournir l’électricité sur le site. Les portes régulatrices du barrage mesurent 78 pieds de haut et peuvent supporter une poussée de 24 000 livres par pouce carré.

Au printemps 1931, lorsque le barrage est fermé pour la première fois, les eaux s’élevèrent pour créer le réservoir Taureau. Il mesure environ 45 kilomètres de long et 250 kilomètres de circonférence.

Réservoir Taureau

Depuis 1930, Saint-Ignace-du-Lac a laissé place au lac Taureau. Cet immense réservoir ne sera pas sans impact sur l’économie de la région. Sa présence favorisera l’établissement de nombreux villégiateurs. Depuis quelques années, les gens prennent conscience du potentiel touristique de ce plan d’eau. On projette d’y établir des complexes hôteliers pour y attirer notamment la clientèle européenne. Voilà sans doute la seule consolation que peuvent éprouver les anciens résidents de Saint-Ignace-du-Lac, celle de savoir que cette eau qui les a chassés permettra d’offrir des emplois à leurs enfants et petits-enfants. D’ailleurs, il s’agit du plus grand plan d’eau dans un rayon de 160 kilomètres autour de Montréal.  Son potentiel est immense. Espérons que l’on saura l’exploiter judicieusement.

En guise de conclusion

Saint-Ignace-du-Lac était un véritable village de colonisation fondé pour garder à la «race» canadienne-française la terre du pays et ses chances de survie. La paroisse aura vu défiler des dizaines de familles de colons, pour la grande majorité bien plus bûcherons que fermiers.

Après une croissance rapide, la population se stabilise après 1917. Tout va bien. Mais les belles histoires sont souvent tristes. C’est le cas de celle de Saint-Ignace-du-Lac. On avait cru en ces prêtres qui nous guidaient sur de nouvelles terres. On avait travaillé dur et on avait sué à grosses gouttes pour s’y installer. On avait bâti et on avait rêvé. On ne quittait pas par choix, mais par obligation. Voilà le drame de l’événement. La fin est d’autant plus dramatique que le Québec a oublié cette épisode de son histoire, sans doute parce qu’elle n’est pas survenue au bon moment, qu’il ne s’agissait pas d’une minorité ethnique et encore moins de gens importants.

Ce n’était que de pauvres colons chassés de leurs terres à l’aube d’une grave crise économique. Une fois ces gens dispersés, qui pouvait crier à l’injustice. Eux ne pouvaient pas le faire, ils étaient trop occupés à se refaire une nouvelle vie.

Les sentiments douloureux et unanimement ressentis par ceux qui s’exilaient en 1930 sans espoir de retour allaient refaire surface à l’été 1980, lorsque les gens encore vivants ont été réunis pour commémorer l’événement. Si le barrage Toro avait momentanément donné du travail en des temps difficiles, la douleur de la perte des amis et du voisinage, elle, sera permanente.

Seules quelques vieilles photos, quelques vieux documents de papier défraîchi et quelques vestiges de pierre peuvent aujourd’hui nous faire revivre une partie de ce que fut Saint-Ignace-du-Lac. Quelques rares personnes âgées peuvent encore vous en parler.

Mais quand ces gens ne seront plus, nous ne pourrons que relire cette histoire et aller sur le grand réservoir Taureau, près de l’ancienne paroisse, ou sur l’île du village, et là, peut-être, sentirons-nous jaillir du fond des eaux, une histoire, une légende, un mythe imprégné de la sueur de ces hommes et de ces femmes.

Quelques données additionnelles :

Légendes

Trois légendes intéressantes sont issues de l’histoire de Saint-Ignace-du-Lac. La première a trait à la construction du barrage. On a dit que des hommes, des polonais travaillant illégalement au Canada, seraient tombés dans les formes et que l’on aurait coulé le béton sur eux. Bien que peu plausible dans les circonstances, cette rumeur demeure très vivante dans la région.

La seconde légende, celle qui a le plus longtemps été entretenue, voulait qu’au printemps, alors que le réservoir se remplit, on puisse apercevoir le clocher de l’église dépassant des eaux. Pourtant, elle était construite sur une colline devenue une île aujourd’hui, l’Île du Village.

La dernière, sans doute la plus jolie, veut que sur le réservoir Taureau, à l’endroit où passait la rue principale, en étant très attentif, on puisse encore entendre, dans le vent, le son des derniers tintements des cloches de Saint-Ignace-du-Lac, comme un éternel rappel.

Découvertes récentes (situation en 2003) :

Durant l’été 2002, un crâne humain a été découvert sur la plage de l’île du village, où l’érosion de la falaise rejoint maintenant l’emplacement du cimetière du village. Le crâne a été envoyé aux archéologues du gouvernement du Québec pour étude.

Il s’agit d’une jeune personne d’environ 12 ans inhumée au début du siècle.  Par la suite, nous y avons trouvé plusieurs ossements de la même personne et des pièces du cercueil. Déjà, au printemps 2000, nous avions trouvé une omoplate au même endroit.

Des fouilles officielles auront probablement lieu à l’été 2008. Elles permettront de transférer les sépultures dans un autre lieu.

Rappelons que 163 personnes avaient été inhumées à Saint-Ignace-du-Lac et que les familles pouvaient, si elles le désiraient, transférer les dépouilles dans un autre cimetière. La plupart ont été transférées au cimetière de Saint-Michel-des-Saints, mais bien des corps ne l’ont jamais été.

Saint-Ignace

Saint-Ignace-du-Lac

St-Ignace-du-Lac, vue aérienne en 1927. Source de la photo : Site Web de Gilles Rivest