Histoire du Québec

Sa Majesté la Mode

Sa Majesté la Mode

Causerie féminine (la mode en 1921)

Un anti-féministe irréductible m’a dit:

Ce qui m’empêche de croire à la possibilité de l’émancipation féminine du côté du simple bon sens ce sont les modes que, docilement, la femme adopte aux changements de saison, si absurdes, si ridicules soient-elles.

Et je n’ai trouvé à lui répondre que ceci:

Ces modes absurdes et ridicules, ce sont les hommes qui les créent.

A quoi, mon anti-féministe répliqua:

Est-ce une raison, si ces hommes manquent d’intelligence, du goût, de sens commun pour que les femmes soient aussi folles qu’ils sont fous, et suivent ces messieurs dans les élucubrations détestables qu’ils prétendent leur imposer pour leur toilette?

Non, vraiment, ai-je dit, mais êtes-vous sûr que toutes les femmes soient si soumises que cela aux exigences de la mode?

Nous nous trouvions dans la rue: il suffit à mon interlocuteur de me désigner du geste les promeneuses de tout âge et de tout rang, qui circulaient autour de nous pour que je sentisse la faiblesse de mon argument. Oui! En vérité, ces dames, sans exception, étaient grotesquement costumées, et les choses incommodes et laides, qui les habillaient, n’étaient pas de nature à donner une idée bien avantageuse de leur intelligence.

Toute femme qui a le haut du visage parfait, un front pur, des cheveux correctement plantés, des yeux magnifiques, accepte de cacher ces grâces précieuses sous la hideur d’une coiffure à passe retombante, ornée de fantaisies plumassières semblables à des saules pleureurs, tandis que seuls de sa face sont visibles; un nez discutable, une bouche trop grande, un menton fuyant. Telle autre, potelée, rondelette, un peu trapue, montre délibérément des jambes en poteaux, sans chevilles ni mollets. Et de vieilles, de très vieilles dames, s’exhibent dans l’accoutrement, en fait de formes féminines celles que l’âge atteint et arque le plus cruellement. En matière de vêtement les descendantes d’Ève semblent avoir perdu – si tant est qu’elles les possédèrent jamais – tout tact, comme tout discernement. Il suffit que les aristarques présidant aux décisions de la mode aient parlé pour que le sexe féminin, d’un bout du monde à l’autre bout, s’incline et accepte leurs décrets. Dès lors, n’essayez point de réagir; de demander, pour votre usage personnel, la plus petite rectification aux modèles admis, on vous répliquerait que cela « ne se porte plus ainsi », et qu’il faut en passer absolument par les règles du jour, qui sont opportunes et réalisables, alors que ce que vous réclamez est impossible à faire.

Toutes les femmes doivent être habillées de la même façon, et que l’uniforme leur soit ou non sympathique, elles l’endosseront, faute de l’énergie nécessaire à une lutte contre cette habitude, entrés despotiquement dans nos mœurs, et qui exige qu’une fois les décrets de Sa Majesté la Mode publiés, toutes les femmes s’y soumettent.

Après cela, peu importe que la plupart de celles-ci soient ridiculement accoutrées; elles sont dominées par ce préjugé que le ridicule nous atteint seulement quand nous ne sommes pas à la mode! Aussi, les plus intelligentes n’essaient même pas une timide protestation : celles-ci ont conscience de leur faiblesse. Voilà tout.

Le goût, en somme, n’est ni une science, ni une théorie; il peut arriver même que ce soit, tout bonnement, l’application spontanée et en quelque sorte, instinctive, de règles que l’on ignore. Ces règles n’en existant pas moins; elle sont immuables; de très simples gens les ont devinées qui auraient été parfaitement incapables de les définir. C’est qu’elles émanent de la raison, et on peut l’affirmer : ce qu’il y a de pire dans les époques de mauvais goût, c’est leur sottise : en art le laid est, presque toujours’ déraisonnable, tandis que le beau sans logique ne pourrait exister. Or, en matière de coquetterie, comme en toute chose, sans esprit on ne va pas loin.

(Publié le samedi 5 février 1921, texte rédigé par S.C pour le journal Le Canada.)

mode 1921Illustration: Histoire-du-Québec.ca