Histoire du Québec

Le Reich et la Russie s'entendent

Le Reich et la Russie à la veille de s’entendre

On considère comme fort possible à Berlin que le gouvernement allemand passe l’éponge sur les différends qui l’opposent à l’URSS. – Les deux puissances se partageraient l’Europe centrale

Menace directe contre la Pologne

Berlin, 7 mai 1939. – On parle beaucoup, de ce temps-ci, dans les milieux diplomatiques de la capitale allemande, du fait qu’il semble possible que l’Allemagne naziste et la Russie soviétique mettent fin à leur inimitié traditionnelle. Si jamais un rapprochement germano-russe se produisait, il va sans dire que la situation internationale se modifierait du tout au tout.

Des signes intéressants démontrent, depuis quelque temps déjà, que c’est beaucoup plus à la démocratie qu’au communisme que le Troisième Reich officiel va s’en prendre dorénavant. Des observateurs assurent que sous l’influence de certains grands personnages une transformation idéologique se poursuit actuellement dans la nation allemande. On ne parle plus aux gens des abus du bolchévisme, mais on parle de plus en plus des prétendus abus de Londres, de Paris et de Washington.

Berlin modifierait son attitude à l’endroit de Moscou pour les deux raisons importantes que voici :

1 – Il sera beaucoup plus facile pour l’Allemagne de régler son différend avec la Pologne, si elle n’a plus de querelle avec la Russie soviétique ;

2 – Il est souligné, ici, qu’il y a beaucoup de similitude entre le communisme et le nazisme et la force des circonstances, comme on lit avec un sourire narquois, tend à favoriser un accord germano-russe. La Pologne serait l’une de ces circonstances.

On se demande, ici, si la Russie ne consentirait pas à enterrer la hache de guerre, si on lui offrait, par exemple de démembrer la Pologne et de lui en céder un gros morceau. Évidemment, l’alliance anglo-française est encore en travers de ce projet de même que l’armée polonaise, mais on est d’avis, chez certains observateurs, qu’avec un peu de diplomatie et un peu de bonne volonté de la part de la Russie, on pourrait s’arranger fort bien. Les Allemands disent déjà que Moscou a eu un geste d’apaisement envers eux en faisant disparaître M. Maxim Litvinov du commissariat des Affaires étrangères.

Qu’adviendrait-il si l’entente germano-russe se faisait ? Il est assez facile de l’imaginer. Les Balkans sont actuellement dans une situation difficile. Craignant le communisme et le nazisme, ils rejettent l’un et l’autre avec le plus de vigueur possible. L’entente germano-russe leur imposerait et le nazisme et le communisme.

Moscou, 7 mai 1939. – On n’a ni nié ni confirmé, ici, ce soir, les rumeurs voulant que la Russie soviétique améliore ses relations avec le Troisième Reich. Entretemps, la réponse de la Grande-Bretagne aux propositions que lui avait adressées Moscou au sujet de la formation d’un bloc de nations assez puissants pour arrêter l’agression en Europe est arrivée, ici, et sir William Seeds, ambassadeur de Londres auprès du gouvernement de Staline, la transmettra, demain, à M. Vyacheslev Molotov, président du conseil des commissaires du peuple et commissaire aux Affaires étrangères, depuis la disparition inexpliquée de M. Maxim Litvinov.

L’Italie et le Troisième Reich signeront bientôt un accord politique et militaire dirigé contre la Pologne

Le comte Ciano et M. von Ribbentrop s’entendent sur le contenu de ce pacte. – Le gouvernement de Varsovie accusé d’avoir déjà proposé à Berlin une « petite guerre » avec la Lithuanie. – Le roi Victor-Emmanuel visiterait la capitale allemande

Berlin, 7 mai 1939. – Des rumeurs qui se répandent rapidement, ce soir, en Italie, veulent que le roi Victor-Emmanuel se rende à Berlin, le 28 mai. Cela aurait été décidé au cours des entretiens Ciano-Ribbentrop. Il y rendra la visite que le chancelier Hitler a faite à Rome, en mai, l’an dernier.

Le National Zeitung d’Essen, le journal du feld-maréchal Hermann Goering, bras droit d’Hitler, affirme, ce matin, que l’alliance militaire que l’Italie et le Troisième Reich vont signer est nettement dirigée contre la Pologne. À certains rapports que publient les journaux polonais aujourd’hui, à l’effet que le Reich aurait demandé à la Pologne de se joindre à lui dans une guerre par laquelle on aurait démembré la Russie soviétique, le journal de Goering répond que les seules propositions relatives à une guerre en territoire étranger dont l’Allemagne ait jamais eu connaissance lui sont venues justement de la Pologne. « La Pologne, dit-il, a déjà suggéré au gouvernement de Berlin une « petite affaire » dont la Lithuanie et les pays de la Baltique auraient fait les frais. Elle aurait alors consenti à nous rendre non seulement Dantzig, mais tout le corridor polonais, si l’Allemagne l’avait autorisé à s’emparer de la Lithuanie.

Du pacte de Milan, le journal dit : « Le Reich va utiliser ce traité pour servir la paix en Europe, chaque fois que la paix sera menacée. Le temps des illusions est passé pour tous ceux qui croyaient pouvoir frapper sans courir de trop grands risques les États totalitaires. Et en disant cela, nous songeons surtout à la Pologne. Dans la politique d’encerclement anglo-française, la Pologne était un jouet docile de la Grande-Bretagne. Car la Grande-Bretagne ne s’occupe pas des affaires de l’Europe centrale pour empêcher Dantzig de devenir allemande, mais pour dresser la Pologne contre le Reich. De ce point de vue, il est très intéressant que le pacte germano-italien soit bientôt signé.

Et en effet, l’Italie et l’Allemagne ont annoncé, aujourd’hui, leur intention de signer un accord politique et militaire pour contribuer efficacement au maintien de la paix en Europe. Cette annonce sensationnelle a été faite dans un communiqué publié après des entretiens qui durèrent deux jours et qui firent se rencontrer le comte Galeazzo Ciano, ministre italien aux Affaires étrangères et gendre de Mussolini, et M. Joachim von Ribbentrop, ministre allemand aux Affaires étrangères.

(Texte publié dans le quotidien Le Canada, le 8 mai 1939).

« J’ai un ami qui est xénophobe. Il déteste à tel point les étrangers que lorsqu’il va dans leur pays, il ne peut pas se supporter ! » (Raymond Devos, humoriste français). Image : © Megan Jorgensen 

« J’ai un ami qui est xénophobe. Il déteste à tel point les étrangers que lorsqu’il va dans leur pays, il ne peut pas se supporter ! » (Raymond Devos, humoriste français). Image : © Megan Jorgensen.