Histoire du Québec

La prohibition

Pour la prohibition

Un mouvement mondial

Il y a quelques années, le monde a été jeté dans l’étonnement par l’acte d’un souverain régnant sur un pays d’une population de 125,000.000 d’habitants, décrétant dans son immense empire, l’abolition du trafic de l’alcool, comme breuvage. Cet acte si sage du czar Nicholas II empereur de toutes les Russies faisait songer, qu’après tout, le pouvoir absolu pouvait avoir du bon et, quelques fois du moins était plus sage que le suffrage universel.

La république américaine contenant une population d’au-delà de 100 millions d’habitants, vient de lui donner la réplique et dissiper toute inquiétude au sujet de la sagesse de la démocratie, en proscrivant, à son tour, l’usage des boissons alcooliques comme breuvage, et en passant c’est-à-dire défendant de manufacturer et de vendre toute boisson alcoolique.

Déjà, les législateurs d’une trentaine d’États américains avaient passé une loi semblable. Mais il en restait encore dix-huit à convertir et à conquérir, et comme pendant tout ce temps le mal de la boisson faisait son œuvre et accumulait les désastres, il fut suggéré d’établir la prohibition dans tout le territoire des États-Unis, par une loi fédérale, qui ne serait pas un simple statut qu’un autre congrès pourrait rappeler, mais ferait partie de la constitution même, et serait mise, ainsi, à l’abri de toute tentative de rappel. Cette loi ratifiée déjà, par quarante États sur quarante-huit, le sera par tous probablement, à l’exception d’un ou deux à peine, et entrera en vigueur.

Ainsi disparait une industrie qu’une avidité mercantile, sans cœur, et sans pitié pour ses nombreuses victimes, avait développée à outrance, réalisant des fortunes immenses sur des millions de cadavres. La postérité ne pourra pas être trop sévère à son égard, et de toutes les exploitations de l’homme par l’homme, celle-ci a été la plus perverse, la plus nuisible, la plus affligeante, la plus dégoutante. Elle a été diabolique, et ses victimes dont le nombre est incalculable, crieront éternellement vengeance contre elle.

Est-il vrai comme on entend dire quelquefois, qu’une semblable législation soit contraire à la liberté, si chère à la jeunesse? Évidemment non.
Je connais bien des libertés ; je les ai toutes aimées, et je ne voudrais en sacrifier aucune. Mais, j’avoue ne pas connaître celle des libertaires qui combattent un si beau et si bienfaisant mouvement et ne pas les comprendre. Car, la loi des licences, dont ils veulent le maintien, n’est-elle pas une loi de prohibition, en même temps qu’une loi de monopole, puisqu’il n’y a que ceux qui ont des licences qui peuvent vendre de la boisson ; quelques centaines, environ dans votre ville, et que, à l’égard de tous les autres, des prohibitions sévères existent.

Quelle est donc cette liberté dont ils parlent tant? Est-ce la liberté vraie ; la liberté sage, réglée, modérée, dont nous sommes fiers autant qu’eux, et, peut-être, plus qu’eux.

Non la liberté réclamée par les distillateurs, brasseurs et débitants de liqueurs n’est pas la vraie liberté ; elle n’en est qu’une affreuse caricature. La liberté sous laquelle ils cachent leur grand commerce, c’est le privilège de conserver leurs établissements, c’est-à-dire, leur monopole, et pour leurs malheureux clients auxquels ils paraissent tant s’intéresser ; la liberté invoquée c’est la liberté des appétits des instincts et des satisfactions animales.

Aussi c’est à cette liberté que peuvent s’appliquer les paroles du Père Lacordaire, – qui s’y connaissait en fait e liberté; – « Entre le fort et le faible, la liberté opprime et la protège. »

Or, le faible, c’est nous tous avec nos appétits; le fort, c’est le débitant de liqueurs qui est l’oppresseur. Aussi E. Vandervelde, l’un des chefs socialistes de la Belgique et l’un des ministers d’État exprimaient la même opinion.

La vie sociale, nul ne l’ignore, est faite de compromis et de restrictions, le sacrifice est le prix des bienfaits que la société distribue et des jouissances qu’elle procure. Je ne connais qu’un homme civilisé qui ait été vraiment libre, si cet homme à jamais existé, et pour la raison qu’il était seul avec son chien et son perroquet, c’est Robinson Crusoé.

L’un des premiers articles de nos lois comme des lois de tous les pays, c’est qu’il n’est permis de rien faire qui soit contre l’ordre public et les bonnes moeurs. Aussi, est-ce avec raison qu’on a dit : « que la liberté s’arrête, lorsque son exercice cause la privation morale et la dégradation physique. »

Je le demande, quand l’État a-t-il hésité à porter atteinte à la liberté du commerce et à celle des individus, lorsqu’il s’est agi de protéger ceux-ci contre les dangers qu’ils ne pouvaient ou voulaient éviter? Quand l’État a-t-il hésité à prendre des mesures absolues, même en lésant des particuliers, lorsque un intérêt national grave est en jeu?

Or en prohibant la vente des boissons fortes, on ne défend pas seulement, contre leurs propres fautes, des citoyens qui ne savent pas se défendre, mais on protège simplement la santé publique et privée?

La liberté n’est pas une chose nouvelle. D’autres l’ont connue, l’ont défendue au prix des plus grands sacrifices et ont souvent payé de leur tête leurs efforts pour la conquérir. Mais cette liberté sacrée est bien différente à celle des défenseurs de la licence de l’alcool.

Écoutons-les : – « Les théoriciens, dit Jules Simon, qui croient servir la liberté en demandant la liberté absolue et sans limite se confondent dans leurs pensées, car la liberté de tout faire est la négation de la liberté, la négation de la société, la négation de l’humanité. »

L’économiste Stewart Mill, ce grand radical, dit : « The liberty of man must end, however profitable to himself, when it becomes ruinous to another. »

L’Évêque Whitley disait aussi : “I will gladly curtail my liberty, if thereby I can restrain another`s licence.”

Les républciains de 1789 qui s’y connaissaient autant que nos adversaires, ont écrit dans la Déclaration des droits de l’homme : La liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

Or, l’alcool fait du tort à celui qui en achète et qui en prend. Personne n’a le droit de nuire à autrui. La parole célèbre reste onc toujours vraie, O liberté : que de crimes on commet en ton nom. Aussi j’ai confiance que la généreuse et intelligente jeunesse du Quartier Latin c’est-à-dire de l’Université et touts ses institutions affiliées apportera son dévoué concours à une œuvre qui doit opérer la régénération de l’humanité et qu’ainsi elle travaillera avec nous pour Dieu, pour la patrie et pour le peuple.

E.Lafontaine.

Texte paru dans le journal Quartier Latin, le 23 janvier 1919.

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Crédit photo : Megan Jorgensen