Histoire du Québec

La Patente

La Patente

Toutes les personnes qui suivaient la chose publiques au milieu du XXe siècle ont entendu parler de la fameuse « Patente ». Cette société secrète, qui a influencé le peuple canadien-français, apeuré la gent politique et alarmé la population anglophone, a vu le jour à Ottawa à l’automne 1926 et s’est éteinte en 1968 après avoir compté plus de 40 000 membres.

Cette société secrète, francophone et catholique, s’étendait telle une toile d’araignée du Québec à la Louisiane et de la Colombie-Britannique au Massachusetts. C’est dans la plus grande discrétion que l’Ordre de Jacques-Cartier s’est battu partout en Amérique du Nord pour la sauvegarde de la langue et de la culture françaises.

Naissance de la Patente

Nous sommes à Ottawa en 1926. Les fonctionnaires francophones qui travaillent dans la capitale nationale son écoeurés. Seuls les anglophones accèdent à des postes supérieurs dans l’administration. Les Canadiens français, eux, végètent dans des emplois subalternes. Leurs patrons sont des Anglais qui favorisent leurs amis anglais, qui sont, comme eux, protestants. Patrons et collègues anglophones se rencontrent à des assemblées maçoniques ou à l’occasion de démonstrations orangistes. Dans la belle province de l’Ontario, qui est au centre de la vie politique canadienne, ça aide. Il ne faut pas oublier que, 13 ans plus tôt, le Provincial Departement of Education de l’Ontario avait voté le fameux Règlement 17 imposant l’anglais comme langue unique d’enseignement à l’émémentaire. Même après des promesses de politiciens, des combats courageux auxquels prirent part les mères de famille d’Ottawa, des changements de gouvernement, des pétitions, rien ne changeait. Les efforts des Canadiens français étaient tous bloqués par les maoeuvres puissantes et racisites des anglos-orangistes.

Un soir de l’automne 1926, 14 fonctionnaires fédéraux, tous catholiques et franco-ontariens, se rencontrent dans un presbytère de la paroisse Saint-Charles, à Ottawa, où ils ‘étaient donné rendez-vous. Ils mettent sur la table les frustrations qu’ils subissent depuis tant d’années : difficulté d’accéder à des postes supérieurs, problèmes causés par les loges maçonniques et les orangistes qui pullulent à Ottawa, etc. Ils constantent queles anglophones sont puissants, qu’ils détiennent tous les pouvoirs et que, si les Franco-Ontariens veulent survivre, ils doivent s’organiser. L’un des fonctionnaires a alors une idée. Pourquoi ne pas créer une société qui défendrait les Canadiens français? L’Ordre de Jacques-Cartier était né.

Une société secrète

On insiste pour que l’Ordre soit secret, absolument secret. Bien sûr, il existe des sociétés qui se disent secrètes, mais qui ne le sont qu’à moitié, tels les Chevaliers de Colomb ou les franc-maçons. La Patente, elle, cachera son existence et des domaines d’activité. Pas question de dévoiler le nom d’un membre, meme les chèques portent le nom d’Association culturelle canadienne.

Le recrutement des membres est sélectif. On n’y est reçu que sur invitation. En décembre de la même année, la première cellule naît, appelée commanderie par les « frères »; elle se nomme la cellule Dollard d’Ottawa. Le choix des membres est très important; c’est pourquoi on s’informe sur le catholicisme, le nationalisme et la discrétion de chaque candidat. Il est même interdit aux membres de parler de l’Ordre à leurs femmes. C’est souvent le curé de la paroisse qui en est l’aumônier et qui sert de paravent; on est ainsi à l’abri des questions indiscrètes posées par les épouses.

C’est à la suite d’un processus long et très méticuleux qu’un futur membre es rencontré par un « frère » désigné par la commanderie. On l’approche, on lui explique qu’il a été choisi, lui, le bon catholique, par une association qu’on ne peut nommer, en vue de faire des choses qu’on ne peut préciser. De plus, comme l’argent tient une place importante dans ‘organisation, on lui indique qu’une cotisation sera exigée. On lui fait voir aussi qu’il sera en contact avec d’autres personnes intéressantes. Au début des années 1930, près de 5000 personnes sont recrutées, qui n’apprendront le nom de la société qu’après avoir été initiés.

Le mot d’ordre est donné : « Noyautez les organisations canadiennes afin de faire passer nos idées. » Les idées : être représenté partout où il y a des Canadiens français et noyauter ou contrôler toutes les organisations : les caisses populaires, les conseils d’administration, els commissions scolaires, les organismes culturels, mais aussi parmi les inspecteurs d’école, les professeurs, les journalistes, les vendeurs d’assurances…

Les femmes sont exclues. Les membres sont des sujets dévoués qui suivent les ordres venant des 14 fondateurs, lesquels sont inamovibles. Ces derniers forment l’état-major de l’Ordre; ce sont eux qui nomment les chanceliers et qui prennent les décisions. L’organisation possède une structure hiérarchiisée qui s’apparente à la hiérarchie ecclésiastique. Ainsi, dans une paroisse, une commanderie a, à sa tête, un grand commandeur. Tous les grands commandeurs du diocèse forment le conseil régional. L’autorité des chanceliers est totale. Derrière Paul Gouin et Maurice Duplessis, les frères de l’Ordre mettent tout en œuvre pour établir l’alliance qui deviendra l’Union nationale en 1936. En effet, deux des ministres de Duplessis sont des membres en règle de l’Ordre, sans compter plusieurs députés. L’ordre préconise l’achat chez-nous et dirige un mouvement en ce sens. En 1935, il lance un journal, La Boussole. En 1939, au début de la guerre, l’Ordre compte 10 000 membres…

En 1963, le secret tombe. Deux journalistes, Charles-Henri Dubé, membre de l’Ordre, et Roger Cyr, révèlent les secrets et les ramifications de La Patente. Le conseil provincial de l’Ordre est présidé à ce moment par Rosaire Morin, qui écrit un manifeste canadien-français assisté de plusieurs autres « frères ». L’Ordre se vide des éléments les plus actifs et meurt doucement.

(Source : Marcel Tessier raconte, chroniques d’histoire, Éditions de l’homme, 2000. Tome 1).

Ville de Trois-Rivière, Place Pierre-Boucher

Vue sur la place Pierre-Boucher de la ville de Trois-Rivières. Photographie : Histoire-du-Quebec.ca