Histoire du Québec

L'organe du Parti conservateur

Le parti conservateur trouve enfin un organe

 La Patrie est aujourd’hui aux mains de M. Forget

Contrains par les nécessités financières, les MM. Tarte abandonnent la direction de leur journal, qui devient organe conservateur.
Telle est, en peu de mots, la nouvelle toute fraîche que l’Action est en mesure d’annoncer à ses lecteurs.

Tout le monde a remarqué, depuis quelque temps, mais surtout en ces derniers jours, le changement sensible d’orientation de la Patrie.
Ce mouvement tournant correspond à des négociations d’ordre à la fois politique et financier
Des négociations de ce genre avaient été engagées déjà, il y a quelques mois, entre le directeur de la Patie et une personnalité de la Bourse, intimement liée par sa famille au parti conservateur.
Il s’agissait d’opérer la conversion de $200,000 d’obligations portant 6 p.c. En $300,000 4.p.c. De cette façon, la somme d’intérêts à servir aux bailleurs de fonds du journal serait restée la même. Et le directeur aurait mis $100,000 dans sa caisse : l’eau nécessaire pour assurer la marche du moulin.

Le courtier en question ne tarda pas à trouver l’argent voulu. Seulement, ces$200,000 d’obligations sont actuellement détenues par le directeur du Star et de là surgit un obstacle infranchissable aux négociateurs.
Les conditions financières posées à la Patrie par ses nouveaux bailleurs de fonds l’avaient été, comme on dit, sur du velours. Il n’en allait pas de même des conditions politiques : on exigeait des garanties morales excessives, encore que justifiées, paraît-il, par la versatilité des MM. Tarte. Il fallait surtout rompre certains liens existait – par l’intermédiaire du Star – entre la Patrie et lor Northcliffe : et ce fut le nœud impossible à trancher.
On offrit au directeur du Star le remboursement immédiat de ses obligations, le paiement comptant du vieux matériel qui est actuellement à l’atelier du journal caudataire du sien, et à cette perspective il sourit… Mais le sourire disparut quand on parla de la question impérialiste et que l’on eût prononcé le nom du directeur du Times et du Daily Mail de Londres. Il refusa net de poursuivre la conversation, qu’il termina par la devise du boule-dogue britannique, prononcée en manière d’aphorisme : What we have we hold. La situation des MM. Tarte restait donc comme devant.
Des jours passèrent, et la situation s’aggrava : le moment vint où l’on se trouva dans l’impossibilité d’établir la liste de paie hebdomadaire du personnel. Le directeur malheureux s’adressa sans succès aux banques… En désespoir de cause, il dut enfin frapper à la porte de M. Rodolphe Forget, député conservateur du comté de Charlevoix. Ce fut l’appel classique de la Cigale à la Fourmi, lui demandant quelques grains pour subsister.
Le leader de la Bourse mit la main à la poche et lui donna des trois mille piastres demandées, car on ne fait jamais appel en vain, dit-on, à son patriotisme. Mais si M. Forget se laisse aisément toucher quand on lui parle de patriotisme, d’effondrement d’un grand organe canadien-français, de familles nombreuses qui n’auront pas, le samedi, l’argent dont elle auront besoin pour subsister durant la semaine, etc., etc., il n’oublie pas certaines précautions – c’est pour ainsi dire machinal…

Il veut bien se laisser taper, mais il conserve les chèques, et celui de M Tarte subsiste.

Du temps encore passa, grâce auquel, ainsi qu’aux automobiles, à l’écurie de course, et surtout à l’insuffisance des recettes, on sentit de nouveau que l’on tirait sur la corde. On commença pour louer le fameux salon du journal à une compagnie d’assurances, mais le prix de location ne représentait qu’une goutte d’eau – pas même le prix d’une jument de course.

Il fallut donc songer à reprendre certaines négociations… Il y eut de nouvelles entrevues avec M. Forget, dont la dernière toute récente.
Mercredi après-midi, 12 du courant, à trois heures, pour être précis, en présence de quelques journalistes avec qui il causait aimablement, M. Forget fut prié par M. Louis-Joseph Tarte de lui accorder une entrevue.

M. Forget, après avoir poursuivi quelques minutes la conversation sur choses et autres amusantes qu’il tenait, consentit à causer avec le nouvel arrivant, et finalement à le recevoir dans son bureau. L’entrevue dura une demi-heure. M. Louis-Joseph Tarte en sortit la tête basse.
Interrogé sur l’achat possible de la Patrie, par lui-même ou par un syndicat dont il serait le chef, M. Forget déclara ne pouvoir rien dire. Puis il haussa les épaules et sur ses lèvres se dessina un sourire évasif.

Par ailleurs, nous apprenons, de source absolument sérieuse, que les MM. Tarte n’auront plus rien à voir à l’avenir dans la direction de la Patrie. Il est même possible qu’ils quittent tout à fait le journal d’ici quelques semaines. En ce cas, ils se lanceraient, dit-on, dans le commerce des immeubles.

Texte paru dans la revue L’Action (directeur Jules Fournier), le 15 avril 1911

parti conservateur porte Kent

Crédit photo : Histoire-du-Québec