Histoire du Québec

Naufrage du Cobequid

L’attente angoissante

 Récit émouvant du capitaine du « Cobequid » sur le naufrage de son navire

Presque deux jours sans feu – Conduite héroïque de l’équipage – L’arrivée des sauveteurs et la fin du drame

St-Jean, Nouveau-Brunswick. 16 janvier 1914. Le capitaine John Hanson, du Cobequid, a fait un récit palpitant de l’épouvantable aventure qu’il vient de courir. Le capitaine a cependant oublié de raconter le courage avec lequel il a su assurer le salut de ses hommes et de ses passagers. Ces derniers en retour ne finissent plus de faire l’éloge du courageux capitaine.

Le capitaine Hanson, avec trois de ses officiers et dix matelots, est arrivé à St-Jean, ce soir, à bord du Lansdowne. L’arrivée du petit navire fut saluée par les autres bateaux dans le port. On n’a pas ménagé les témoignages de sympathie envers les rescapés et leurs courageux sauveteurs.

Un groupe d’environ deux cents personnes était sur le quai à l’arrivée du capitaine Hanson et de ses matelots.

Parlant du désastre et de ses causes, le capitaine Hanson a déclaré que cela relevait d’une enquête plutôt que d’une discussion publique. Il n’a pas voulu donner de détails; il a cependant déclaré ceci : « J’étais sur le pont lorsque mon navire a touché terre, et s’il est quelqu’un à blâmer, c’est moi qui doit l’être. »

Il ajouta : « Le temps était très mauvais, la neige tombait à plein ciel, et nous ne pouvions voir plus loin que le beaupré du navire. La tempête s’est déclarée alors que nous avions dépassé Seal Island, et que nous ne pouvions reprendre la haute mer.

À chaque demi-heure, nous jetions la sonde.

Cependant nous touchions terre, presque immédiatement après avoir trouvé une bonne profondeur. Le choc n’a pas été très fort lorsque nous avons touché les récifs, cependant il a suffi à trouer la coque. La marée était alors basse, et la mer montante fit pénétrer l’eau par la blessure, de sorte que nous dûmes éteindre les feux, pour éviter une explosion.

Ceci rendit impossible le fonctionnement de la télégraphie sans fil; heureusement, nous avions envoyé, à ce moment, le signal S.O.S. Je trouve cependant étrange que nous n’ayons reçu une réponse de l’Île de Sable que vingt-cinq minutes plus tard.

L’eau montant toujours nous dûmes évacuer les ponts inférieurs et nous réfugier dans ma cabine, seul endroit habitable, avec le salon des dames.

Nous étions loin d’être en sûreté; la porte de bois de ma cabine, pouvait, en effet, être emportée à tout instant, par les vagues énormes qui s’abattaient sur le pont. Nous aurions alors été tous submergés.

Je considère presque comme un miracle, qu’une partie du pont du navire, défait par la mer soit venu faire barrage devant cette porte et la défendre contre la mer en furie.

Nous avons attendu des secours pendant toute cette journée : mais le soir vint sans que nous ayons vu venir les sauveteurs ardemment espérés.

Nos seules provisions consistaient alors en biscuits secs. L’eau que nous avions était gelée et nous dûmes faire fondre la glace pour nous en servir.

Le seul feu que nous avions était contenu dans un chaudron de fer, et il était entretenu avec des débris de meubles et de tables.

Au moment où nous nous sommes échoués, une antenne du télégraphe s’était brisée : il a fallu la réparer, au prix des plus grandes peines, avant de pouvoir envoyer un message.

Lorsque la marée fut basse, nous sommes allés dans les magasins et avons apporté du café et des fèves. À la fin, notre chef cuisinier parvint à se procurer de la viande, mais il était trop tard, l’arrivée du premier navire sauveteur nous avait enlevé la faim.

Lorsque le navire toucha terre, presque toutes nos chaloupes furent emportées à la mer : il nous en resta trois. Nous les avons tout de suite placées sur les boissoirs, prêtes à être jetées à la mer.

L’arrivée des navires Westport et John L. Cann nous fit du bien. Cependant, il eut été, pour eux, inutile d’arriver plus tôt; les vagues étaient trop grosses, ils n’auraient pu nous atteindre.

À la vue du Westport, nous jetâmes nous chaloupes à la mer; la première fut remplie de femmes et conduite par quelques membres de l’équipage.

Les trois autres suivirent bientôt. Nous aurions pu tous prendre place à bord des chaloupes, mais la mer était encore grosse, et je crus prudent de ne les charger pas trop.

Lorsque ce travail fut terminé, ceux qui restaient sur le navire prirent quelque nourriture.

La première chaloupe nous quitta à quatre heures, et lorsque la dernière partit, il faisait si noir que nous ne pouvions apercevoir le navire qu’elle devait approcher.

Parlant de la conduite de l’équipage et des passagers, le capitaine déclara : Chacun s’est conduit d’une manière admirable. Les passagers furent calmes et ne nous donnèrent pas de troubles. Les officiers et l’équipage se sont conduits admirablement. Je dois mentionner tout particulièrement le directeur Lister et Mlle Jones, dont la conduite est digne de tout éloge.

Pendant une journée et demie, nous n’eûmes pas de feu, et pour toute lumière, celle de chandelles qui nous dûmes ménager le plus possible.

La première nuit fut terrible, la deuxième fut plus douce, et la troisième fut tout-à-fait acceptable, étant données les circonstances.

Lorsque nous fûmes rendus à bord des navires venus à notre secours, les bons sois ne nous firent pas défaut.

Je ne puis assez louer la conduite des capitaines du Wesport et du J. L, Cann, et du capitaine Burns, du Lansdowne.

La derrière nuit que j’ai passé sur le Cobequid, en compagnie de mes onze compagnons m’a montré de quel courage sont capables des héros.

Malgré notre position dangereuse, il se produisit des incidents comiques, et le rire, parfois, se dessinait sur nos lèvres.

En terminant le capitaine Hanson déclare qu’il s’attendait de quitter St-Jean pour Halifax, ce midi. C’est là qu’aura probablement lieu l’enquête sur l’accident.

Après cette enquête, le capitaine retournera chez lui, en Angleterre.

(16 janvier 1914, journal Le Canada).

naufrage du coquebudLe port de St-Jean dans à l’aube du XXe siècle. Photographie de l’époque