Histoire du Québec

Lettre parlementaire

Lettre parlementaire

Les commencements. – Longueur de la session. – La besogne à faire – Triste opposition. – Différence entre autrefois et aujourd’hui. – Les explications ministérielles. – Laurier et Tarte. – La santé du premier ministre. – Un solitaire.

Ottawa, 2 avril 1903.

Ayant assisté depuis ses débuts à la session qui se tient actuellement à Ottawa, je n’ai pas l’intention de revenir sur le terrain parcouru ni de repasser les discussions éteintes. Je compte simplement, après de courtes notes récapitulatives. Prendre la session où nous la trouvons en ce moment. J’ai coupé la parole à plusieurs reprises d’une pile énorme de correspondances accumulées qui ne verront jamais le jour.

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Depuis trois semaines, la chambre siège et elle a certainement fait une somme de besogne appréciable. J’ai envoyé déjà la liste des mesures gouvernementales qui ont été propose et dont quelque-unes ont passée; nous avons eu mardi le texte du Bill de redistribution, le plus gros morceau de la session, et bientôt le discours du budget sera prononcé. En dépit des prévisions et des nouvelles fournies, j’ai toute raison de croire qu’il faudra pour cela attendre la vacance de Pâques, dont l’expiration va marquer le commencement du travail suivi. Je me vois ainsi amené naturellement à parler de la longueur probable de la session, sujet toujours brûlant et qui est le texte obligatoire des conversations.

Les sessions ont leur prophètes absolument comme les bureaux météorologiques. Il y a des autorités en la matière; les plus convaincantes sont les plus humbles et leur opinion est d’autant plus plausible qu’elle ne repose sur rien. Les vieux employés de la chambre sont généralement ceux à qui l’on s’adresse et leurs prophéties reposent sur les constatations les plus cocasses.

Par exemple, si le premier Bill présenté en chambre vient d’un député occupant un siège d’une rangée paire la session sera courte, sinon elle sera longue; la couleur des cheveux de la première dame qui pénètre dans la galerie de l’orateur et la coupe de barbe de tel ou tel député, enfin, une foule de constatations aussi précieuses et plausibles sont exploitées pour la détermination de cette intéressante question. Sans m’arrêter à ces très innocentes prévisions, je vous dirai qu’à mon avis la session sera modérément longue; c’est-à-dire, qu’elle durera sans doute quatre mois environ, ce qui nous conduirait jusqu’au milieu de juillet, date amplement suffisante. Sir Willfrid Laurier, a d’ailleurs promis aux députés qu’ils seraient retournés dans leurs foyers « avant que la neige ne revienne blanchir les cimes des Laurentides. »

Nous l’espérons bien. Si l’opposition veut être raisonnable et s’en tenir à ce vieux principe « business in business » toute la besogne peut être terminée dans le délai que j’indiquais.

En somme, nous avons devant nous : le budget, la commission des chemins de fer, le remaniement des sièges, la reconstitution des ministères la commission de transportation. La loi de conciliation ouvrière; ce sont toutes d’importantes questions, mais qui peuvent se régler, si l’on ne se livre pas à des enfantillages et surtout si les chefs conservateurs ont un peu plus de poigne qu’ils n’en ont montré depuis le début.

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Elle est bien définie, la direction de l’opposition. Le fait est que tout le débat s’en ressent. Ce malheureux groupe émietté d’avoir un chevau-léger en la personne de M. MacLean qui cherche toujours des plats pour pouvoir y mettre les pieds… il faut maintenant que le Dr. Sproule revête le manteau de Clarke Wallace et agisse à son tour en batteur d’estrade. On sait que les frissons mortels que l’ancien chef des orangistes faisait passer passer par les veines des chefs bleus quand il s’embarquait dans un sujet scabreux.

Le Dr. Sproule, cet inépuisable babillard lui a dignement succédé. La veille de la session, ce grand-maître prit part au convent des loges orangistes à Wingham, Ontario, et de là, lança à la jeunesse canadienne un appel passionné lui demandant de se joindre aux loges pour combattre l’introduction au Canada des religieuses et des capucins exilés de France qui allaient venir dévorer le Canada. C’est avec une sortie de ce genre, on s’en souvient, que l’honorable Clarke Wallace, dans un discours prononcé en pleine tourmente de la question des écoles, avait failli culbuter le parti conservateur qui se vit un soir à une ligne de son écrasement. La rumeur veut que M. Monk ait gardé à M. Sproule une rancune bien justifiable de son incomparable maladresse ou méchanceté et tout indique que les relations ont tendues. M. Sproule, qui a pour lui tout l’élément antifrançais du parti conservateur et qui traite de haut les six malheureux suivants de M. Monk, ne se gêne pas pour montrer l’absolu mépris qu’il professe à l’égard de celui-ci. Il lui a déjà coupé la parole à plusieurs reprises et parfaitement démontré qu’il entendait être le maître quand M. Borden n’était pas là et, encore.

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Pauvre opposition, quelle dégringolade; comme disait le vieux grenadier dans la retraite de Russie : « Quelle dèche, mon empereur!»

M. McLean a, bien involontairement, fourni une curieuse illustration de l’abaissement si regrettable du niveau de l’opposition. Dans l’une des premières séances, il se plaignit, d’une façon assez inconvenante d’ailleurs, que le gouvernement n’eût pas pourvu au remplacement de sir Oliver Mowat, dont le terme de lieutenant-gouverneur est expiré et n’eût pas nommé, pour dénouer la question, un gouverneur plus alerte. La demande était absurde, au point de vue conservateur, car nous ignorons ce que ce parti aurait à gagner à voir. À Toronto, un gouverneur frais émoulu des luttes du parti et armé du zèle originaire, au lieu d’un homme d’État rassis comme sir Oliver Mowat. Mais enfin, ceci ne nous regarde pas. Ce qui est à remarquer c’est que M. McLean basa ses plaintes sur une remontrance analogue faite par les libéraux lorsqu’ils étaient dans l’opposition et que le gouvernement conservateur maintenait, après l’expiration de leur terme, les gouverneur Tilly st Schultze. Les circonstances étaient alors bien moins graves, la discussion était alors plutôt académique, cependant, quels discours de maîtres prononcèrent les hommes de l’opposition de ce temps : les Mills, les Laurier, les Cartwright, et les Charlton. M. McLean a relu ces discours pleins de logique, d’éloquence, de science. Il a été suivi des discours de M. Northrup et d’autres. Ces documents en regard l’opposition libérale d’hier et la prétendue opposition conservatrice d’aujourd’hui, sont un triste document de décadence parlementaire.

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Une séance bien intéressante fut celle dans laquelle s’est donnée l’explication des incidents ministériels dont est résultée la sortie de l’honorable M. Tarte du cabinet Laurier. Les friands de scandale qui s’attendaient à des surprises, ont été bien désappointés. Tout c’est passé avec une excessive correction. Il est bien évident que les deux versions données par le chef et son collègue diffèrent du tout au tout, ce qui laisse à chacun le droit de choisir celle qui lui convient suivant le degré de confiance qu’il repose dans l’un ou l’autre de ceux qui les ont exposées. Mais il n’en subsistera pas moins une proclamation éclatante du principe de solidarité ministérielle.

Sir Wilfrid Laurier s’est contenté de rappeler les faits, de lire les lettres échangées et écartant toute discussion subsidiaire, de déclarer que le souci du respect de la constitution avait été son seul guide dans la décision qu’il avait prise.

L’honorable M. Tarte s’est défendu. Il a d’abord longuement disserté pour établir qu’il n’avait pas été renvoyé du ministère, mais qu’il s’en était retiré, que sa démission en un mot, avait précédé sa destitution. Ceci est aujourd’hui un point de peu d’intérêt pour le public. Ces discussions posthumes où certaines délicatesses d’expressions sont diversement interprétées, peuvent intéresser des historiens ou des diplomates. Le seul fait qui subsiste pour le peuple, c’est celui du départ.

Les autres points soulevés étaient plus graves.

M. Tarte a affirmé, comme il l’avait fait dans son journal, qu’il avait tenu, en présence de sir Wilfrid Laurier, des propos tout aussi protectionnistes que ceux colportés en son absence. Ceci n’a pas été nié par sir Wilfrid laurier, mais, a dit celui-ci, après le discours du banquet des manufacturiers, où M. Tarte avait évidemment tenu un langage ultra protectionniste, il y était intervenu une session, celle de 1902, où le gouvernement avait énoncé sa politique, qui était de ne pas faire de révision du tarif pour le moment et de considérer le présent tarif comme suffisant. M. Tarte, ministre, avait accédé à cette déclaration et était tenu d’en respecter les termes et l’idée, quelles qu’eussent été ses déclarations antérieures, celles-ci devenant prescrites aux yeux de la solidarité ministérielle.

M. Tarte, d’un autre côté, a prétendu que le ministre des finances avait promis pour la présente session une révision du tarif dans le sens du relèvement des droits. Sa campagne n’avait d’autre but que d’obliger le ministre à tenir parole.

A ceci, l’honorable M. Fielding a répondu, documents en main, d’abord qu’il n’avait pas promis de révision pour la session suivante en particulier, mais simplement quand le besoin s’en ferait sentir; ensuite, qu’il n’avait jamais dit dans quel sens se ferait cette révision, ni promis de la faire das le sens du relèvement du tarif, vu que les circonstances seules pouvaient dicter sa conduite.

Sir Wilfrid Laurier a alors ajouté qu’en admettant même que M. Fielding eût fait la promesse que lui attribuait M. Tarte, celui-ci n’avait pas le droit d’exiger davantage de son collègue jusqu’au jour où le moment serait venu pour lui, de s’exécuter et ne devait pas suspecter les intentions ni de les rendre suspectes au public par une insistance significative et des discours tendancieux. Il devait au moins attendre jusqu’au présent discours du budget.

Toutes ces explications se sont échangées avec une exquise courtoisie, les divergences d’interprétation ont été exposées sans aigreur. Ce fut un vrai duel en dentelles.

M. Tarte a clos sa réplique par que paroles touchantes, en disant que si Sir Wilfrid Laurier lui avait câblé qu’il faisait fausse route, il aurait cessé sa campagne et que si Sir Richard Cartwright, qui le remplaçait au Canada, le chef absent, lui eût fait sentir que sa conduite était incorrecte, il se fût tu. « En tout cas, a-t-il dit en reprenant son siège, j’adjure mes anciens amis, la chambre, et le pays de reconnaître que j’ai agi de bonne foi dans cette affaire. »

L’incident est bien définitivement clos.

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Une questions qui est absolument disparue du domaine de la discussion, depuis l’ouverture de la session, c’est celle de l’état de santé de Sir Wilfrid Laurier. Les journaux qui glissaient insidieusement de temps à autre une note alarmante à cet égard ont été obligés de rayer de leurs colonnes cette rubrique inquiétante. Dès la première séance le pays tout entier a pu être absolument rassuré et banni toute crainte. La vigueur montrée par le leader de la Chambre dans sa riposte de M. McLean lorsque celui-ci a traité irrévérencieusement Sir Oliver Mowat; la lucidité si parfaite de ses explications du traité d’arbitrage de l’Alaska; la fermeté de sa déclaration sur les changements ministériels, nous ont montré Sir Wilfrid Laurier comme aux meilleurs jours de sa carrière. Tous ceux qui ont pu, comme nous, le voir passer d’un pas allègre dans les couloirs, avec un mot aimable pour tous, une plaisanterie à l’occasion, l’air enjoué et libre de toute préoccupation peuvent rendre témoignage que le Canada est appelé à jouir longtemps encore des services de ce brillant homme d’état, l’orgueil et la gloire de notre race.

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À l’ouverture de la session, les partis se sont comptés pour la première fois, sur une question, subsidiaire, il est vrai; mais comme le vote donné fut un vote de parti, sauf pour M. McCarthy qui a fait de l’indépendance à peu de frais, il fournit une indication relative suffisante de la force numérique des deux côtés de la Chambre.

Il s’agissait du renvoi au comité des chemins de fer d’un Bill de M. Laurier, relatif à la pose des barrières à bestiaux à l’intersection des voies ferrées et des routes. Ce bill est une vieille connaissance. Le gouvernement l’avait ajourné l’année dernière et l’avait nommé une commission chargée de dénicher une barrière infaillible avant d’en imposer l’adoption aux compagnies de chemin de fer. Pendant toute la vacance, des expériences ont été faites à commis à l’essayage des barrières. Ce bœuf rusé et borgne est maintenant dans la capitale sous le nom de « the one-eyed steer » et a réussi à passer au travers de toutes les barrières qu’on lui a opposées. Tous les jours de séance de la commission, le public se rendait en foule au terrain d’expérience et jouissait d’un spectacle digne d’un cirque fameux.

Toujours est-t-il que le gouvernement n’ayant pas trouvé de barrière satisfaisante a décidé de demander, cette année encore, le renvoi du bill de M. Lancaster des chemins de fer.

L’opposition a combattu ce renvoi et a provoqué le vote qui a donné le résultat suivant :

  • Ministériels, 99.
  • Opposition, 53.
  • Majorité du gouvernement, 46.

Les nouveaux élus libéraux ont été l’objet d’applaudissements énergiques quand ils ont donné leur vote; c’étaient : MM. Law, Christie, Grand, Desjardins, Mayrand.

Les conservateurs se sont contentés d’acclamer M. Thompson.

On fait ce qu’on peut.

(Par Pascal).

lettre parlementaireVieux Québec, terrasse Dufferin. Illustration: Megan Jorgensen