Histoire du Québec

La guerre entre voisins

La guerre entre voisins

(guerres indiennes)

La petite guerre ou brigandage

Dans les tribus indiennes, les Anciens no sont pas toujours consultés par les chefs des petits partis ; mais ils ne s’y opposent pas quand l’intérêt de la nation n’y est pas lui-même opposé. Ils sont au contraire bien aisés de voir que leur jeunesse s’exerce et s’entretienne dans cet esprit guerrier qui fait leur sûreté en les rendant formidables. Mais s’ils craignaient que le nombre de ces partis n’affaiblît trop leur village; qu’ils allassent insulter quelque nation qu’ils veulent encore ménager; ou bien qu’ils eussent besoin de leurs guerriers pour quelque dessein secret, alors ils font agir sous main pour arrêter les chefs.

Si leurs négociations ne sont pas assez heureuses, ou qu’ils voient quelque difficulté à y réussir, ils les laissent partir et les font revenir par de faux avis qu’ils leur font donner adroitement en chemin; mais le plus sûr moyen qu’ils aient en main pour rompre leur entreprise, c’est de gagner les matrones des cabanes, où ceux qui se sont engagés avec le chef ou leur athonni; car celles-ci n’ont qu’à interposer leur autorité pour faire avorter tous les projets les mieux concertés; ce qui montre qu’elles ont un crédit en quelque sorte plus réel que le conseil même des Anciens. Mais on emploie rarement ce moyen parce que les Sauvages se ménagent extrêmement les uns les autres, et ne veulent que difficilement mettre en œuvre ces voies de crédit et d’autorité qui peuvent faire violence à l’inclination.

Ces petits partis ne sont composés d’ordinaire que de sept ou huit personnes d’un village; mais ce nombre grossit assez souvent par ceux des autres villages ou des nations alliées qui s’y joignent; et ils peuvent être comparés aux Argonautes (Apollonios de Rhodes, I, 1 et s.), qui pour célèbre entreprise composaient une armée, laquelle n’était pas plus nombreuse que la moindre compagnie d’infanterie.

Les parties détachés, qui se forment ainsi en pleine paix, pour ne pas intéresser la nation par des hostilités, lesquelles pourraient avoir des suites fâcheuses, vont porter la guerre chez les peuples les plus reculés. Ils seront deux ou trois ans en chemin, et feront deux ou trois mille lieues à aller et venir pour casser une tête et enlever une chevelure. Cette petite guerre est un véritable assassinat, et un brigandage qui n’a nulle apparence de justice, ni dans le motif qui l’a fait entreprendre, ni par rapport aux peuples à qui elle est faite : ils ne sont seulement pas connus de ces nations éloignées, on ne le sont que par les dommages qu’ils leur causent lorsqu’ils vont les assommer ou les faire esclaves presque jusques aux portes de leurs palissades. Les Sauvages regardent cela néanmoins comme une belle action.

Une guerre entre voisins

La guerre qu’ils se font entre voisins est ordinairement plus motivée. La jalousie qui règne entre tous ces peuples fait que, se procurant mutuellement divers dégoûts, ils ne tardent pas longtemps à avoir des causes légitimes d’une rupture. Pour peu qu’ils soient aigris, ou qu’ils croient avoir raison d’être mécontents les uns des autres, ils ne laissent point passer les occasions qui se présentent de prendre à leur avantage ceux dont ils peuvent aisément se défaire lorsqu’ils les rencontrent dans leur pays de chasse, ou qu’ils passent à l’écart sur leurs terres en revenant de faire la guerre dans les pays éloignés.

L’espérance de l’impunité et de pouvoir dérober à la connaissance des intéressés ces sortes d’assassinats enhardit beaucoup à les commettre; mais ils ne peuvent être si secrets que le mystère ne s’en découvre tôt ou tard, par l’imprudence des coupables, ou qu’ils ne laissent de violents soupçons qui font des plaies aussi profondes que les preuves les plus complètes et les mieux développées. La nation qui est en faute tâche alors de se justifier le mieux qu’elle peut. Elle fait précéder les excuses les mieux colorées, elle va ensuite couvrir les morts et faire des présents pour resserrer les noeuds d’une intelligence prête à se rompre; mais bien que ces présents soient acceptés, si la conjoncture des temps n’est pas propre au dessein qu’on aurait d’en prendre une vengeance entière on ne doit pas se flatter que l’injure soit entièrement oubliée. L’appareil qu’on a mis sur cette plaie ne fait que la couvrir sans la fermer, elle saigne intérieurement, tandis que l’ennemi n’en a point reçu tout le châtiment que le ressentiment inspire : le conseil tient un registre exact de ceux qui ont été tués dans ces sortes d’occasions, et on en rafraîchit la mémoire jusqu’à ce qu’on soit en état d’en prendre la satisfaction la plus éclatante.

Le conseil ne se détermine point à la guerre sans en avoir couvé longtemps le dessein et sans avoir pesé toutes les raisons du pour et du contre avec beaucoup de maturité. Toutes les assemblées roulent sur cette matière. On y examine avec soin toutes les suites d’une entreprises de cette conséquence : on y met en délibération les moyens et les mesures qu’on peut prendre, et on ne néglige aucune des moindres précautions. Ils n’omettent rien en particulier pour s’assurer de leurs alliés et de leurs voisins; ils envoient chez tous des ambassades secrètes, et des colliers sous terre, pour les engager à embrasser la même cause, ou pour les obliger à se tenir neutres par les motifs de défiance qu’ils ont soin de semer. Afin de les tenir en respect les uns par les autres.

La paix dans le conseil a ses partisans zélés aussi bien que la guerre. Ceux qui ne sont jamais animés à la vengeance que par la perte de leurs concitoyens, quoiqu’ils ne voient pas ces sortes de pertes avec indifférence, les sentent cependant bien moins que ceux qui pleurent leurs frères ou leur proches; ils sont aussi plus en état de juger s’il convient mieux d’éclater ou de dissimuler : mais ils ne sont pas toujours les maîtres de faire goûter la solidité de leurs raisons. Dans les cas de partage, ceux qui sont le plus irrités font quelquefois engager la partie sous main et commencer les hostilités par des aventuriers détachés, qui font pencher la balance et hâtent la conclusion d’une guerre que les circonstances rendent alors nécessaire.

La paix étant ainsi rompue, ou toutes les mesures étant bien concertées pour la rompre, on lève publiquement la hache, on l’envoie porter solennellement selon la coutume aux nations alliées et on chante la guerre dans tous les villages. La terreur du nom iroquois est tellement répandue que dans ce moment tous leurs voisins tremblent chacun pour soi et ne sortent d’inquiétude que lorsqu’ils ont vu où le coup doit aller frapper. C’est une politique dans ceux-là, lors même qu’ils chantent la guerre, de ne point se hâter de partir et de balancer longtemps le coup pour les tenir tous en haleine; de différer souvent d’une année à l’autre, pour endormir et pour engager dans une fausse sécurité ceux qu’ils veulent surprendre : mais c’est aussi une politique ordinaire dans les autres de donner cours à tous les bruits de guerre, quelque faux qu’ils puissent être, de les fomenter, de les réveiller, ou de les répandre eux-mêmes, afin de tenir leur jeunesse sur le qui-vive et de n’être point pris au dépourvu.

(Tiré du Moeurs des Sauvages Américains, comparés aux mœurs des premiers temps, par Joseph-François Lafitau)

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Photo: Histoire du Québec.ca