Histoire du Québec

L'Église et l'Âge des Découvertes

L’Église et l’Âge des Découvertes

Si l’Église avait eu les moyens de faire appliquer ses décisions, l’Âge des Découvertes n’aurait appartenu qu’à l’Espagne et au Portugal. Le traité de Tordesillas eut au moins pour conséquence de modérer les rivalités de ces deux nations. Vingt-cinq ans plus tard, lorsque Magellan, sujet portugais au service de l’Espagne, se mit en devoir de rechercher un passage par le sud de l’Amérique du Sud, pour établir une liaison entre l’Europe et la Chine, il reçut comme consigne de ne pas franchir la délimitation du domaine réservé au « Sérénissime Roi du Portugal ». Cependant, au fil des voyages qui se succédaient, les vastes possibilités de conquête apparurent plus clairement et d’autres nations se lancèrent dans la compétition, sans se laisser arrêter par les décisions politiques ou religieuses du traité de Tordesillas et de la bulle « Inter Caetera ». Ses stipulations demeuraient lettre morte. « J’aimerais qu’on me montre le passage du testament d’Adam qui partage le monde entre mes frères Charles-Quint, Empereur d’Espagne et le Roi du Portugal », s’écria ironiquement François Ier à ce propos. Vers le milieu du XVIe siècle, alors que l’Angleterre s’intéressait de façon croissante aux explorations, William Ceceil, Premier ministre de la reine Élisabeth, avertit avec force l’ambassadeur d’Espagne qu’à son point de vue « le Pape n’était nullement habilité à partager le monde et à distribuer des royaumes à qui bon lui semblait ».

Cependant, en 1493, les droits de souveraineté espagnole semblaient incontestables et Christophe Colomb atteignait l’apogée de sa carrière. Son avenir était tout tracé et, pendant les dix années suivantes, il voyagera entre l’Espagne et les terres qu’il avait découvertes, sans jamais cesser de croire à l’imminence d’une rencontre avec les monarques de Cathay.

En septembre 1493, les prétentions espagnoles étant clairement établies, Colomb repartit pour voir ce à quoi elles correspondaient en réalité. Après vingt et un jours de très beau temps, il fut à nouveau aux Antilles. Cette fois, la vigie cria terre en vue de la plus septentrionale des îles du Vent. On était un dimanche et Colomb la baptisa donc Dominica (du mot italien signifiant Dimanche). Après avoir dépassé la Dominique, il fit voile le long du somptueux arc des îles Sous-le-Vent, qui s’étend à l’ouest jusqu’à Porto-Rico ; à mesure qu’elles apparaissaient, il leur donnait des noms : Santa Maria de Guadalupe, Santa Maria Monserrate (ou Monserrat), Santa Cruz (l’actuelle Sainte-Croix). Elles défilaient avec leurs rivages frangés de palmes, leurs plages étincelantes, mais sans que lui parvînt l’écho de la cloche d’un temple de Cathay, sans qu’il captât d’autre son que la chanson rythmée de la vague. Sans perdre de temps, Colomb gagna Hispaniola pour inspecter le petit poste qu’il avait laissé à Navidad, près du cap Haïtien. Il découvrit que les indigènes avaient massacré la garnison jusqu’au dernier homme et comprit que les Européens auraient à se battre pour faire prévaloir leurs prétentions de conquête.

Après avoir installé un nouveau poste à Hispaniola et hissé son pavillon sur la Nina, il reprit la mer pour entreprendre ce que l’on a appelé « la première croisière aux Indes occidentales ». Le récit qu’en fait Chanca, médecin de l’expédition, traduit bien l’ambiance de voyage d’agrément qui régnait à bord. Le temps était généralement au beau, les îles splendides. Les matelots virent leur premier hamac et mangèrent des ignames pour la première fois. Chance décrivit non sans stupeur « les arbres à laine, et cette laine est d’une qualité (à en croire les spécialistes de l’art) suffisante pour permettre le tissage d’une bonne étouffe… Il existe aussi des arbres à coton gros comme des pêchers, qui produisent du coton en abondance. Nous trouvâmes des arbres qui donnent une cire aussi agréable de parfum et de couleur que la cire d’abeille et aussi apte à être brûlée; en vérité elles ne diffèrent guère ». Mais par ailleurs « il y avait des fruits sauvages de divers genres et fort imprudemment nos matelots goûtèrent à certains d’entre eux et au simple contact de la langue le visage enflait ; il s’ensuivait une telle douleur et une telle chaleur que les hommes semblaient devenir fous ».

Les arbres à laine n’étaient en fait que des buissons de coton sauvage, communément appelé aujourd’hui coton à longue soie; les arbres à coton correspondaient en réalité aux kapokiers, ces grands arbres des tropiques. Quant aux arbres à cire, il s’agissait d’une des nombreuses variétés de palmier qui produisent de la cire. Le fruit vénéneux, auquel le médecin faisait allusion, était celui de mancenillier, et les Indiens des Caraïbes utilisaient ce poison pour en enduire l’extrémité de leurs flèches.

Les coutumes des indigènes étonnèrent les Européens. Pour certaines cérémonies, « au lieu de se vêtir ils se contentent de se peindre, quelques-uns en blanc, d’autres en noir ou en couleurs diverses… ils se rasent une partie du crâne et en d’autres endroits de la tête portent de longues touffes de cheveux nattés, ce qui leur donne une apparence absolument ridicule ». Certains de ces indigènes étaient cannibales et le docteur Chanca aperçut des os humains dans leurs huttes et même « un cou humain en train de cuire ».

Alors que le médecin remplissait son carnet de notes, Colomb poursuivait sa recherche de Cathay, cette fois en longeant la côte sud de Cuba, déroutant un moment pour découvrir l’île de la Jamaïque, et poursuivant son chemin jusqu’à Bahia Cortés, où la côte s’infléchit vers le sud-ouest.

Ses navires faisant eu et la vieille question du retour en Espagne tracassant les hommes, Colomb s’arrêta. Il avait, il en était sûr, atteint l’extrémité de la péninsule malaise. Le but recherché se trouvait donc bien plus au nord et il avait la conviction qu’il rencontrait le Grand Khân au cours d’un prochain voyage.

Le retour à travers l’Atlantique au printemps 1496 fut lent et pénible. Dès le mois de juillet, Colomb fut à nouveau reçu par Isabelle et Ferdinand, et il leur affirma que Cathay était à leur portée. Une nouvelle fois son imagination mua une chaîne d’or en un véritable fleuve de métal précieux, et il insista encore sur la facilité avec laquelle on transformerait en chrétiens ces indigènes, que le docteur Chanca avait vus en train de manger des araignées et des vers.

Le grand schisme d’Occident

C’est durant le règne de Charles VI que se produit le Grand Schisme au sein de l’Église d’Occident (séparée de l’Église d’Orient depuis 1054). À la mort de Grégoire XI (1378), la population romaine terrorise le conclave (dont ne font pas partie certains cardinaux restés à Avignon) afin qu’il élise un pape italien résidant définitivement à Rome. L’économie et la société romaines ont en effet beaucoup souffert du transfert de la cour pontificale à Avignon en 1305.

L’archevêque de Bari est élu, et prend le nom d’Urbain VI. Mais il se signale par un autoritarisme, une brutalité et un désir de réforme immédiate de l’Église allant dans le sens du renforcement de l’autorité pontificale et du retour à plus d’austérité dans les mœurs du clergé. Les cardinaux du Sacré Collège décident de le déposer, en évoquant les conditions particulières de l’élection d’Urbain VI, et le remplacement par le cardinal de Genève, qui devient Clément VII et retourne à Avignon. Mais les rivalités européennes empêchent la résolution du conflit : l’Angleterre, l’Allemagne, la Flandre, , une grande partie de l’Italie, la Hongrie, la Pologne soutiennent Urbain VI, alors que la France, les États espagnols, l’Écosse, la Savoie reconnaissent Clément VII. Il y a alors deux lignées de Papes, et même une troisième à partir de 1409, quand le Concile réuni à Pise pour mettre fin au schisme dépose les deux « hérétiques » et élit Alexandre V : les Italiens continuent en effet à soutenir le successeur d’Urbain VI, l’Espagne et l’Écosse celui de Clément VII. Il faut attendre le Concile de Constance (1414-1418) pour qu’enfin l’unité soit rétablie, avec l’élection de Martin V en 1417, reconnu par tout l’Occident.

Ce schisme est un élément supplémentaire de la crise qui secoue l’Europe durant cette période. Il favorise de plus la montée du Gallicanisme. En France, c’est d’abord la « soustraction d’obédience » votée par l’Université de Paris en 1394, soutenant le gouvernement de Charles VI et le duc de Bourgogne dans leur désir d’évincer le Pape d’Avignon. Benoît XIII, et de se substituer à lui pour les nominations épiscopales et pour la levée de l’impôt. La montée de pouvoir royal s’affirme à nouveau, avec la « Pragmatique Sanction » de Bourges (1438) permettant au roi de France de s’immiscer dans les affaires de l’Église de France. Le discrédit de l’Église conduit aussi à des mouvements plus radicaux, comme en Angleterre celui de John Wyclif mort en 1384, et en Bohême celui de Jean Hus, brûlé vif en 1415.

Suger et Saint Thomas d’Aquin

Le rôle de l’Église dans la société féodale se manifeste aussi par le rayonnement de certains de ses membres, comme Suger ou saint Thomas d’Aquin.

Suger (1081-1151). Moine d’origine modeste, il se fait remarquer par sa culture, sa probité et son sens de la gestion dans son abbaye de Saint-Denis. Il en devient l’abbé en 1122. Louis VI, son compagnon d’école, en fait son conseiller ecclésiastique et le fait participer à son gouvernement (1132-1137). Louis VII fait de même et lui confie même la régence quand il part en croisade (1147). Suger développe l’abbaye de Saint-Denis, y fait construire une église richement ornée, aide à la création de nouvelles villes) Vaucresson, 1146). Il sait réorganiser son abbaye tout en militant pour le renforcement de l’autorité royale, en faisant preuve d’une aptitude remarquable à comprendre son époque.

Saint Thomas d’Aquin (1225-1274). Originaire de la région de Naples, il étudie la théologie à Cologne et reçoit à Paris le titre de bachelier (1252), et celui de maître en théologie (1256). Il enseigne au couvent Saint-Jacques et à l’Université de Paris jusqu’en 1259. Appelé à la cour pontificale d’Anagni, il est nommé prédicateur général, puis est chargé par Urbain IV de la composition de l’office du Saint-Sacrement.

Il approfondit aussi l’oeuvre d’Aristote qui l’inspire dans la rédaction de sa célèbre « Somme théologique » (1266 – 1273).

L’importance de la réflexion provient d’une tentative de conciliation entre la foi et la raison, pour montrer que la philosophie logique peut aider à comprendre le dogme théologique. Il essaie de montrer que, si l’enseignement de l’Église reste vrai, il existe une marge d’interprétation par l’esprit humain, qui permet de ne pas rejeter toutes les nouvelles mutations sociales et politiques au nom du purisme hérité de l’univers de pensée augustinien. Son « progressisme » est cependant limitée. C’est ainsi qu’il juge immuable la séparation des hommes en trois catégories (ceux qui combattent) et les laboratoires (ceux qui travaillent).

S’il est le plus célèbre, saint Thomas n’est pas pour autant un écrivain isolé : de nombreuses autres « Sommes théologiques » voient le jour du milieu XIIe au milieu du XIIIe siècle, comme celles de Robert de Melun (1152-1160), d’Étienne Langton (1185-1190), de Robert de Courçon (1204-1207), de Saint Albert le Grand (1246-1274), d’Alexandre de Halès (1245)… Ce développement de la réflexion va de pair avec la création des Universités, dans le cours du XIIIe siècle.

Paris et Chartres

Dès la fin du XIe siècle une multitude de clercs, d’étudiants et de professeurs s’agglutinent à Paris, sur la rive gauche de la Seine, autour de Saint-Germain-des-Prés, Saint-Victor et l’Abbaye de la montagne Sainte-Geneviève. De même, à Chartres se crée une tradition de réflexion et de débats entre maîtres, animée par Bernard de Chartres, qui s’appuie sur la dimension de l’Histoire (« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants), par Yves de Chartres (qui étudie le droit canon), par Thierry de Chartres (qui enseigne les mathématiques et l’astronomie), et Abélard de Bath (qui a appris l’arabe et fréquente les hauts lieux de confrontation culturelle que sont Tolède et Cordoue au début du XIIe siècle).

Église et Âge des Découvertes

Le rôle de l’Église a toujours été énorme un peu partout dans le monde. Photo par Megan Jorgensen.