Histoire du Québec

Différents usages de la déposition des corps

Différents usages de la déposition des corps chez les Amerindiens

L’inhumation par laquelle on rend à la terre un corps formé de terre a été la manière de la déposition des corps après leur mort que les Anciens aient mis la première en usage. C’est celle qu’avaient les patriarches du Vieux Testament, les Égyptiens et les Perses même, ainsi que le témoigne Cicéron en parlant du tombeau de Cyrus (Cicéron, Klois, II, 22 – « Mais à mes yeyx le mode le plus ancien de sépulture paraît avoir été celui qu’emploie Cyrus dans Xénophon… »)

La superstition, le caprice, la crainte de la profanation, et d’autres passions introduisent ensuite diverses autres pratiques, sur lesquelles l’on a vu de la variation, non seulement chez les nations différentes, mais encore chez les mêmes. Les Grecs, les Indiens et divers autres peuples faisaient consumer les leurs par le feu, et recueillaient leurs cendres dans des urnes. Les Romains adoptèrent cette manière après l’exemple que leur en donna Sylla, lequel craignit pour son tombeau les mêmes outrages qu’il avait faits à celui de Marius.

Les Romains l’avaient eue aussi dès les commencements (Valère-Maxime, Actions et Paroles mémorables, I, 1, 12), et Numa défendit qu’on fît brûler le sien (Pline, Histoire natuelle, XIII, 13). Les Perses au contraire (Nicalas de Damas, d’après Stobée, Sermo, 120, De Sepultura, dans l’Anthologie, V.55, édition Weidmann, Berlin, 1974), regardant le feu comme un symbole de la divinité, auraient cru commettre une impiété, s’ils lui avaient fait consumer ime chose aussi impure que l’était un cadavre dans l’idée des Anciens (Strabon, XV, 3, 14). Cependant quelques auteurs assurent (Ammien Marcellin, XIX, 2, 1; Procope de Césarée, Histoire des guerres, I, II, 35 et 12,4) qu’ils avaient changé sur cela d’idée, et qu’ils les faisaient brûler dans les derniers temps. Agathias (Histoires, II, 23, I-3) et divers autres racontent d’eux qu’il ne leur était pas permis d’ensevelir leurs morts avant que de les avoir exposés aux chiens et aux vautours: et que, de la manière dont ces animaux s’y prenaient pour les dévorer, ils tiraient des conséquences de l’état heureux ou malheureux de leur éternité, Cela se pratique encore par les Gaures, qu’on croit en être descendus, aussi bien que dans l’Hyrcanie, oèu l’on nourrit des chiens exprèes, que les Anciens nommaient les “chiens sépulcraux”.

Pour ce qui est des auters nations plus barbares, elles avaient différents usages de sépulture encore plus extraordinaires. Nous lisons dans les auteurs (Hérodote, II, 99 et IV, 26) que plusieurs peuples de Scythie et de l’Inde engraissaient leurs parents lorsqu’ils étaient parvenus à un certain âge, après quoi ils les égorgeaient pour en faire un festin à leurs amis. D’autres exposaient leurs malades dans les forêts, les laissant à la merci des bêtes, qui ne manquaient pas de les dévorer, et de prévenir la faim, et les autres disgrâces d’un si cruel abandon. Les Troglodytes (Strabon, XVI, 4, 17; Diodore de Sicile, II, 32-33) insultaient aux cadavres des leurs. Ils les exposaient sur le haut d’une montagne, ils leur attachaient une pierre aux pieds; en cet état ils déchargeaient sur eux une grêle de cailloux, jusqu’à ce qu’ils les eussent fait tomber dans le précipice; après quoi ils se retiraient, riant et se divertissant du plaisir qu’ils s’étaient donné à cette cérémonie.

Les ichtyophages (Diodore de Sicile, III, 19, 6) jetaient dans la mer tous leurs corps morts, comme pour payer une espèce de tribut à la mer et aux poissons qui leur servaient de nourriture. Les peuples de la Colchide (Nicolas de Damas, Kolchos, d’après Stobée, Anthologie, V, 55, 15, Golchi) ensevelissaient les femmes, et suspendaient à des arbres les corps des hommes, enfermés et cousus dans des peaux de bœufs. Ceux de Thrace, qui pleuraient à la naissance de leurs enfants, leur rendaient les derniers devoirs par toutes sortes de marques de réjouissance.

Quoique les auteurs, qui ont parlé de ces coutumes, aient peut-être dit vrai quant au fond et à la substance des choses, je suis persuadé néanmoins que la plupart sont fausses, eu égard à certaines circonstances, qui nous représentent ces nations comme beaucoup plus barbares qu’elles ne l’étaient en effet. En Amérique où nous voyons encore la plupart de ces usages, ou bien des usages presque semblables, nous découvrons des motifs qui adoucissent en quelque sorte, et qui corrigent ce que ces usages, regardés en eux-mêmes, présentent d’abord de trop barbare.

Il est vrai qu’il se trouve quelques nations qui font mourir leurs vieillards, ainsi que je l’ai déjà dit; mais elles croient leur rendre service, et les délivrer des incommodités d’une vieillesse que les circonstances rendent plus désagréables que la mort : Il est vrai qu’il y en a qui font festin des cadavres de leurs parents; mais il est faut qu’elles les mettent à mort dans leur vieillesse, pour avoir le plaisir de se nourrir de leur chair, et d’en faire un bon repas.

Quelques nations de l’Amérique méridionale, qui ont encore cette coutume de manger les corps morts de leurs parents, n’en usent ainsi que par piété; piété mal entendue à la vérité, mais piété colorée néanmoins par quelque ombre de raison; car ils croient leur donner une sépulture bien plus honorable que s’ils les abandonnaient en proie aux vers et à la nourriture. Il se peut faite aussi que les anciens auteurs aient été trompés, en ce qu’ils rapportent des peuples de Thrace, qu’ils pleuraient à la naissance des hommes, et qu’ils se réjouissaient à leur mort; ils auront été trompés, dis-je, en ce qu’ils n’auront pas compris que ces pleurs des parents, à la naissance des enfants, étaient une pénitence et un ex exercice de religion, institué originairement pour le péché, semblable à ce que pratiquaient les Tibaréniens, et que pratiquent encore aujourd’hui les Américains méridionaux aux couches de leurs femmes.

Ils auront été pareillement induits en erreur par rapport aux devoirs funéraires, voyant les peuples de Thrace faire festin, danser et chanter; ne sachant pas que danser et chanter, c’est, et dans leur idée dans leur langue, la même chose que pleurer. On peut dire aussi en général qu’il est faux vraisemblablement qu’il y ait eu aucune nation qui se soit fait un sujet de plaisir de la mort des sien; nous n’en connaissons aujourd’hui aucune qui ne soit très sensible à la perte de leurs parents, de leurs amis, de leurs concitoyens, et de toutes les personnes qui doivent leur être chères, surtout lorsqu’elles meurent d’une mort prématurée.

Dans l’Amérique méridionale quelques peuples décharnent les corps de leurs guerriers, et les parents mangent leurs chairs ainsi que je viens de le dire; et après les avoir consumées, ils conservent pendant quelque temps leurs cadavres avec respect dans leurs cabanes, et ils portent ces squelettes dans les combats en guise d’étendard, pour ranimer leur courage par cette vue, et inspirer de la terreur à leurs ennemis. D’autres les laissent pourrir en terre jusqu’à l’anniversaire, auquel ils leur rendent de nouveaux devoirs, comme je le dirai ci-après.

Dans l’Amérique septentrionale les Illinois gardent encore l’ancien usage des peuples de la Colchide, ensevelissant les femmes, et suspendant à des arbres les corps des hommes, cousus dans des peaux crues de bœufs sauvages, ou des autres animaux qu’ils ont pris à la chasse. Les Hurons et quelques autres peuples de ce voisinage élèvent leurs corps morts dans des châsses, qui sont exhaussées sur quatre poteaux de dix ou de quinze pieds d’élévation; de la même manière que Nicolas de Damas (Nicolas de Damas, d’après Stobée, Sermo 120, De Sepultura, dans Anthologie, V, 55, 15-16, Phryges) dit que les Phrygiens en usaient pour les cadavres de leurs prêtres ou de leurs corybantes. Les Iroquois, les Caraïbes, les Brésiliens, et le plus grand nombre des autres suivent la méthode de mettre les corps dans la terre, et ils la pratiquent, au moins pour les guerriers, de la même façon que le dit cet auteur, dont les dernières paroles du passage que j’ai cité sont très remarquables. Car non seulement ils rendent le corps à la terre, la mère commune des hommes, mais ils l’y placent dans la même situation où est un embryon dans le sein maternel (Cicéron, Lois, II, 22 : « Le corps est rendu à la terre, déposé et couché comme s’il était mis à l’abri sous le couvert d’une mère ».

Ils observent même quelquefois ce qu’Hérodote (IV, 190) raconte des Nasamons qui, ayant la même coutume d’ensevelir les corps, les mettaient dans cette posture, avant qu’ils eussent rendu le dernier soupir.

Comme ils envisagent la mort d’un air plus tranquille que nous, ils n’ont pas aussi ces ménagements d’une fausse compassion, et cette délicatesse honteuse à des chrétiens, qui fait qu’on n’ose annoncer à un mourant le danger où il est, quoiqu’il s’agisse de son éternité, qu’on aime mieux risquer, que de l’effrayer.

Il arrive assez fréquemment parmi ces barbares qu’on dise à un malade que c’en est fait, qu’il ne peut plus vivre. On croit même le consoler, en lui montrant, comme un témoignage de l’affection qu’on a pour lui, les robes précieuses et les ornements qu’il doit emporter dans le tombeau; robes et ornements préparés souvent depuis longtemps avec le même zèle et le même principe de tendresse, qui faisaient travailler Pénélope avec tant de soin à la robe sépulcrale et son beau-père Laërte. Le malade est souvent aussi le premier à se condamner.
Il annonce le premier sa mort prochaine à ses parents. Il fait assembler ses amis, et leur fait festin pour leur dire adieu : il leur fournit lui-même des motifs de consolation dans la perte qu’ils vont faire, et avec le même sang-froid qu’aurait un homme qui se dispose à un petit voyage il se fait laver, graisser, peindre, et empaqueter tout vivant dans la même situation qu’il doit avoir dans le sépulcre. Combien d’Européens à cet instant fatal mourraient d’horreur d’un semblable appareil?

Un moment avant que de mettre le cadavre dans la fosse, le maître des cérémonies lui coupe au sommet de la tête un toupet de cheveux qu’il donne à son plus proche parent, ainsi que l’écrit le père Le Jeune (Paul Le Jeune, S. J. Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle-France, en l’année 1634, ch.4, R.G. Thwaites, Relations des Jésuites, vol. 6, Cleveland, 1897, p.210). Cette action n’est pas sans mystère; e;;e était sacrée chez les païens, qui regardaient les cheveux comme dévoués aux dieux infernaux, et qui croyaient que les mourants ou les morts ne pouvaient descendre aux enfers s’ils n’y avaient été initiés par l’offrande de ces prémices.

Cela a été une folie de presque toutes les nations d’ensevelir avec les morts dans leurs tombeaux, surtout si c’était des princes ou d’autres personnes de marque, ou bien de cosumer avec eux sur leurs bûchers, des meubles précieux, de grandes richesses, des offrandes, des mets en abondance, en un mot, ce qu’ils avaient de plus cher jusqu’aux esclaves, et à leurs épouses mêmes, ainsi que cela se pratique encore dans les grandes Indes; comme si toutes les choses devaient leur servir après leur mort, et accompagner leur âme jusqu’au lieu de leur repose. Les Juifs, et les chrétiens eux-mêmes ont rendu des honneurs civils aux leurs, qui à la barbarie près, approchaient fort de ces coutumes païennes.

César fait mention dans ses Commentaires (Guerre des Gaules, VI, 19) de certains braves Gaulois qui se dévouaient à la personne d’un grand, et couraient avec lui les risques de sa bonne ou de sa mauvaise fortune; de sorte que, s’il arrivait qu’il pérît, ils se faisaient tous mourir avec lui, ou se tuaient après sa défaite, sans que de mémoire d’homme il s’en fût trouvé un seul qui eût manqué à ce point d’honneur.

Chez les Narchez, à la Louisiane, le chef, et la femme chef (c’est-à-dire la mère du chef, ou bien celle de ses tantes, ou de ses sœurs du côté maternel, laquelle, selon les règles de la gynécocratie, est à la tête de la nation, et à qui on rend les mêmes honneurs qu’au chef même) ont aussi l’un et l’autre un certain nombre de personnes, qui leur sont attachées avec un pareil dévouement, et à qui ils donnent dans leur langue un nom qui répond à celui de « dévoués ». Ces personnes accompagnent toujours le chef, ou la femme chef, elles sont entretenues à leurs frais, veillent sans cesse à leur conversation, et prennent part à tous leurs avantages et à toutes leurs disgrâces. La plus grande de toutes ces disgrâces, c’est la mort de celui ou de celle à qui leur vie est entièrement engagée. Car, dès que ceux-ci ont payé le tribut à la nature, elles sont aussi dans l’obligation de mourir.

Le choix de la mort ne leur est pas libre : il faut suivre l’usage établi, et mourir en cérémonie. Tandis que le corps du défunt ou de la défunte est encore exposé sur la pierre qui est à l’entrée du temple, et qu’on est sur le point de mettre fin aux obsèques, on passe au col de ces malheureuses victimes une longue corde qui les tient toutes, et qui est fortement arrêtée aux deux extrémités par ceux qui doivent les étrangler.

En cet état elles commencent une espèce de chant et de danse qui dure quelque temps; après quoi on serre par les deux bouts, et l’on voit ces misérables mourir, en tâchant de garder encore la cadence et la mesure des pas jusqu’au dernier soupir. C’était là (du moins à ce qu’on m’a assuré, car je ne parle ici que sur la foi d’un voyageur) la loi qui était était établie parmi eux. Depuis que les Français sont établis en ces pays-là, on les empêche d’en venir à l’exécution d’un sacrifice si inhumain. On peut bien se persuader que cela ne fait pas de peine à ceux qui sont engagés à une si rude solde.

Il y avait un usage semblable dans l’île Espagnole. Oviedo (Gonzalo Fernandes Oviedo, l’Histoire naturelle et générale des Indes, V.3, Paris 1556) dit qu’à la mort des chefs, qu’il nomme caciques, on enterrait avec eux plusieurs personnes d’un et de l’autre sexe, et en particulier plusieurs de leurs femmes, vivantes lesquelles se faisaient honneur de cette mort, et se persuadaient qu’elles l’accompagnaient dans le ciel ou dans le soleil. Lopez de Gomara (Francisco Loped de Gomara, Histoire générale des Indes occidentales, I, 28, Paris, 1606, p.38, verso) assure la même chose, qui est encore confirmée par Pierre Martyr (Pierre Martyr d’Anghiera, De Orbe Nove, décade 3, liv. 9, Alcala, 1530, éditions P. Gaffarel, Dijon, 1897, p. 169), lequel dit que le cacique Behucio, ayant payé le tribut à la nature, sa sœur Anacaona voulut faire enterrer avec lui plusieurs de ses femmes toutes vives; mais que quelques religieux de saint François s’étant trouvés là firent tant par leurs prières qu’elle se contenta d’en faire ensevelir une seule, laquelle voulut avoir la préférence sur les autres; celle-là était très belle, elle se para de tous ses ornements les plus beaux, et ne fit mettre dans le sépulcre, avant que d’y être enfermée, qu’un vase d’eau, un pain de maïs, et un autre de cassave.

Pour ce qui est des autres Sauvages, quoiqu’ils soient dans les mêmes principes qu’on eus les anciens païens sur ce point, je n’ai point ouï-dire qu’ils aient poussé les choses jusqu’à cet excès de cruauté, que d’immoler des personnes, pour qui toute la nation devrait s’intéresser, plutôt que d’augmenter le deuil par la multitude des victimes.

Il est vrai qu’ils brûlent, ou qu’ils tuent un esclave, qui a été donné pour un de leurs morts, et en son nom, ils croient apaiser ses mânes en le faisant mourir, comme nous avons dit; mais au jour de leur sépulture on ne voit rien de sanguinaire et de révoltant; ils mettent assez peu de chose dans la tombe ou dans la bière. Les habits dont il est revêtu, quelques petits pains, un peu de sagamité, sa chaudière, son sac à pétun, son calumet, une courge pleine d’huile, quelque peu de porcelaine, un peigne, des armes, des couleurs pour se peindre, et quelques autres bagatelles semblables sont toutes les provisions qu’il emporte dans l’autre monde.

Ils croient peut-être faire quelque chose de plus agréable pour le mort en distribuant à ses amis vivants, et à toutes les personnes pour qui il a eu quelque considération, tout ce qui lui appartenait, et toutes les choses dont ils l’eussent voulu voir jouir lui-même.

On dirait que tous les travaux, toutes les sueurs, tout le commerce des Sauvages, se rapportent presque uniquement à faire honneur aux morts. Ils n’ont rien d’assez précieux pour cet effet. Ils prostituent alors les robes de castor, leur blé, leurs haches, leur porcelaine en telle quantité qu’on croirait qu’ils n’en font aucun cas, quoique ce soit toutes les richesses du pays. On les voit souvent presque nus pendant les rigueurs de l’hiver, tandis qu’ils ont dans leurs caisses de bonnes robes de fourrure ou d’étoffe qu’ils destinent aux devoirs funéraires, chacun se faisant un point d’honneur ou de religion de paraître dans ces occasions libéral jusqu’à la magnificence et à la prodigalité; de manière qu’on peut dire que rien n’est mieux marqué chez tous les Sauvages en général, eu égard à leurs anciennes coutumes, que le respect pour les morts, et le souvenir de leurs ancêtres.

Pour fournir à cette dépense, les parents et les amis viennent couvrir le mort pendant que son cadavre est encore exposé dans la cabane; c’est-à-dire qu’ils viennent apporter des présents pour honorer ses obsèques. Ces présents font comme partie du testament du défunt, dont ceux de sa cabane fournissent le plus gros lot, ne se réservant rien, non seulement des choses qui lu appartenaient, et dont la vie pourrait aigrir leur affliction, mais y ajoutant encore du leur avec une profusion qui les épuise presque entièrement.

De ces présents, les uns sont étalés sur des perches, et les autres exposés à terre sur des estrades, premièrement dans la cabane, et ensuite dans le cimetière. Tandis qu’on accommode le cadavre dans son sépulcre, un des considérables, élevé de deux ou trois pieds au-dessus de l’assemblée, fait à haute voix la distribution de ces legs pies dont la valeur monte fort haut, selon la distinction et le rang de considération où était le défunt.

Ces distributions étaient communes chez les Romains, et consistaient en argent, ou en d’autres choses d’usage, comme le blé, le vin, l’huile, les viandes, le sel, ainsi que cela se voit encore dans les médailles, les inscriptions, les épitaphes, et les autres monuments qui nous restent des débris de l’Antiquité.

Outre cette profusion de présents, qui devient utile à ceux à qui on les donne, il s’en fait encore une autre chez les Iroquois et chez les Hurons, laquelle ne paraît avoir d’autre fin que l’ostentation. Elle consiste dans une grande quantité de blé qu’on jette devant la porte de la cabane, et qu’on a soin de fouler aux pieds, afin qu’il ne prenne envie à personne de le ramasser. Le moins qu’il y en ait pour un particulier, c’est sa provision, et ce qu’il en pourrait consumer pendant une année.

J’ai cru devoir ne pas omettre cette circonstance, parce qu’elle peut nous donner lieu de conjecturer qu’on a eu autrefois cette même coutume en quelques-unes de nos provisions de France, où l’on jette encore devant la porte des personnes qui viennent de mourir, lorsqu’elles ont été mariées et établies en famille, quantité, non pas de blé à la vérité, mais de paille et de balle de blé, comme un signal de la mort. Cela peut être en effet un reste de pratique ancienne, dont la religion et le temps auront réformé l’abus, en substituant à une chose utile qu’on sacrifiait par superstition et par vanité le superflu de cette même chose; d’autant mieux qu’on en peut tirer une moralité, toute chair étant comme la paille et le foin, ainsi que parle l’Écriture (Isaie, XL, 6 : « Toute chair est de l’herbe ».

Leurs fosses sont de petites loges creusées en rond comme des puits; ce qui leur fit donner autrefois chez les Anciens le nom de puticuli (Ludovico Ricchieri, dit Coelius Rhodiginus, Lectionum antiquaruem, X, 17, Lyon, 1560, vol. I, p. 730) On les natte en dedans de tous côtés avec des écorces; et, après y avoir logé le cadavre, on y fait une voûte presque au niveau du sol avec des écorces semblables, et des pieux qu’on charge de terre et de pierres à une certaine hauteur, qui fit aussi donner à ces tombeaux les noms d’agger et de tumulus.

On enferme après cela tout cet espace, en bâtissant au-dessus une loge avec des écorces ou des planches, ou bien on l’entoure avec des perches qu’on assujettit par le haut, où elles se réunissent en forme conique ou pyramidale; modèle fort simple de ce qu’étaient ces monuments dans leur première origine; mais que la vanité des nations changea depuis en mausolées superbes, que le temps qui dévore tout consume aussi bien que les corps qu’ils renferment.

On joint au tombeau le cippus. C’est un poteau comme une espèce de trophée, auquel, si c’est un guerrier, on voit son portrait et ses belles actions peintes, de la manière dont j’ai expliqué ailleurs que se font ces sortes de monuments; on y ajoute aussi quelques-unes de ses armes ou un aviron. Si c’est une femme, on y attache des colliers à porter le bagage, ou bien d’autres choses qui soient de leur compétence.

Enfin, pour finir la cérémonie de l’enterrement par une ressemblance plus entière avec les coutumes des Anciens, de la même manière qu’on donnait autrefois auprès du tombeau le spectacle d’un combat de gladiateurs, lesquels devaient leur institution à cette cérémonie lugubre, et qu’on nommait bustuarii (Ambrosius Calepinus, Dictionarium, 2 volumes, Lyon, 1681, Bustuariii; Cicéron, In Pisonem, 19 : Si j’avais eu seulement à lutter contre le gladiateur d’enterrement, contre toi et ton collègue »), du nom du tombeau même, les Sauvages mettent fin aussi à cette lugubre fête par un jeu, qui n’a rien de barbare et de sanguinaire, comme les combats des gladiateurs romains.

Un des chefs qui préside à la cérémonie jette de dessus la tombe au milieu de la troupe des jeunes gens, ou met lui-même entre les mains d’un des plus vigoureux un bâton de la longueur d’un pied, que tous les autres s’efforcent de lui arracher, et que celui qui en est le maître tâche de défendre le mieux qu’il peut.

Il en jette un semblable parmi la troupe des jeunes femmes et des jeunes filles, lesquelles ne font pas de moindres efforts pour le ravir, ou pour le conserver. Après ce combat qui dure assez longtemps, et qui fait un spectacle agréable, mais sérieux, on donne le prix qu’on a destiné pour ce sujet à celui et à celle qui ont remporté la victoire; ensuite de quoi chacun se retire chez soi. On doit avoir fait attention, dans ce que j’ai déjà dit, que les jeux entraient dans les exercices de religion; j’ai remarqué déjà comment les devins en ordonnent quelques-uns pour la guérison des malades : en voici de funéraires, et à l’honneur des morts. C’est ainsi que les jeux solennels de la Grèce étaient institués à l’honneur de leurs demi-dieux, et se célébraient au tombeau de leurs héros : cela pourrait être une preuve que c’est à la religion que les jeux doivent leur première origine.

L’inhumation est commune à presque tous les peuples de l’Amérique méridionale, ainsi que je viens de le dire (Cesar de Rochefor, Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique, II, 24, Rotterdam, 1658, p. 510). Leur fosses sont aussi creusées en rond; et après avoir bien graissé le corps du défunt, on le mette dans cette fosse enveloppé de son hamac.

Il est dans la posture d’un homme assis, ayant les jambes pliées contre les cuisses, les coudes entre les jambes, et le visage courgé sur ses mains. Avant que de couvrir le corps, les femmes environnent immédiatement la fosse assises sur leurs talons, les hommes se placent derrière elles situées dans la même posture (Jean-Baptiste du Tertre, Histoire générale des Antilles, Traité VII, I, 12, 3 volumes, Paris, 1667 – 1671; II, p. 412). Alors les femmes commencent leurs nénies, versent des larmes en abondance, et poussent des cris lamentables, capables de toucher les coeurs les plus insensibles. Leurs maris fondent en larmes à leur imitation, mais sans éclat; ils les embrassent d’une main, et passent l’autre souvent sur leurs bras, comme pour les consoler, ou les exhorter de continuer à pleurer. Les nénies ayant cessé, un homme met sur la fosse une planche, et les femmes la couvrent de terre. Elles brûlent ensuite sur la tombe des offrandes, et tous les meubles du défunt. Si c’est un père de famille, la fosse est faite dans sa propre cabane; les autres sont ensevelis ou à côté de leurs cabanes, ou bien dans leurs jardins, et ils ont coutume de dresser une petite case sur le tombeau.

Chez tous les peuples, les devoirs funèbres n’étaient pas les mêmes pour tout le monde. On en faisait plus ou moins, selon le différent degré de considération des personnes. La religion et la police avaient aussi leurs lois affectées. La justice humaine privait des droits de la sépulture les criminels, et elle était obligée de sévir contre eux au-delà du terme de la vie, pour inspirer de l’horreur du crime. Par une loi de Numa, il était défendu de rendre les honneurs funèbres à ceux qui avaient été frappés du foudre. On sévissait pareillement contre ceux qui s’étaient défaits eux-mêmes. On se comportait aussi différemment à l’égard de ceux qui étaient morts en guerre, sur mer et dans des pays éloignés.

La privation de la sépulture est chez les Américains, et une tache infamante, et une cruelle punition. Il y avait des lois, disent nos Relations, pour les enfants décédés peu après leur naissance; et il paraît certain qu’ils en avaient aussi d’autres pour les cas différents, dont voici un exemple, par rapport à ceux qui étaient morts de froid dans les neiges, et par rapport à ceux qui avaient eu le malheur de se noyer.

Ils croyaient alors que tout le pays était menacé de quelque désolation, et que le ciel était en colère. C’est pourquoi ils n’oubliaient rien pour l’apaiser. Ils cherchaient le corps avec grand soin, et s’ils étaient assez heureux pour le trouver, il se faisait un concours nombreux de tous les villages, comme pour une chose qui intéressait toute la nation. On augmentait le nombre des présents, et on doublait celui des festins.
Le corps était ensuite porté dans le cimetière, et était exposé sur une natte élevée, à l’un des côtés de laquelle on faisait une fosse, et de l’autre un grand feu, comme pour une sorte de sacrifice, dont les chairs du mort devaient être la victime. Cependant les pollincuteurs, ou de jeunes gens destinés à cet office, environnaient le cadavre, et avec des couteaux ils en découpaient toutes les parties les plus charnues, lesquelles avaient été crayonnées auparavant par un maître des cérémonies, ou peut-être par un devin. On jetait ces morceaux de chair dans le feu, èa mesure qu’on les enlevait. Ils ouvraient ensuite le cadavre, et en retiraient tous les viscères, qui étaient aussi la proie des flammes, après quoi ils mettaient le cadavre ainsi décharné dans la fosse qui lui avait été préparée.

Pendant ce temps-là les jeunes femmes, parmi lesquelles se mêlaient les parents du défunt, faisaient comme une procession, et tournaient autour de ces jeunes gens, qu’elles exhortaient à bien s’acquitter de triste ministère, et elles leur mettaient dans la bouche des grains de porcelaine, comme pour leur servir de récompense de leur pieuse cruauté. Si l’on manquait à cette cérémonie, ils regardaient comme une punition du ciel tous les sinistres accidents qui pouvaient leur arriver dans la suite.

Thomas Fuller (A Pisgah-sight of Palestina and the confines thereof, with the History of the Old and New Testament acted thereon, Londres, 1662, Livre II, 8, p. /177) prétend ainis accorder deux passages de l’Écriture sainte au sujet des corps de Saül et de ses enfants. L’un est au chapitre 31 du premier livre des Rois, auquel il est dit que les braves de Jabès Galaad les enlevèrent du mur de Bethsan, où ils avaient été suspendus, et les portèrent à Jabès où ils les brûlèrent, et ensevelirent leurs os dans le bois. L’autre est au chapitre dixième du premier des Paralipomènes, qui porte seulement qu’ils ensevelirent leurs ossements sous un chêne, qui était à Jabès Galaad. « Les guerriers de Jabès Galaad, dit cet auteur, sortirent la nuit, et passèrent le Jourdain, enlevèrent les corps de Saül et de ses enfants, les emportèrent chez eux, brûlèrent leurs chairs, et ensevelirent leurs ossements au pied d’un chêne, qui était auprès de la ville. » Je ne sais sur quelle autorité il s’appuie pour donner une telle interprétation. Peut-^tre pourrait-on dire qu’ils avaient l’usage de dessécher les corps en les faisant boucaner, ainsi que nous avons dit qu’on en usait pour les caciques dans l’île Espagnole.

Les Iroquois, les Hurons, et la plupart des nations sédentaires, ont des cimetières communs auprès de leurs villages. Parmi les nations qui sont à la hauteur des terres dans la Nouvelle-France, il se trouve des personnes qui ayant fait sécher les corps de leurs parents et des personnes qui leur sont chères, les retirent ensuite, et les conservent précieusement dans leurs cabanes, imitant encore ce qui est dit des Égyptiens, qui les mettaient en dépôt entre les mains de leurs créanciers, lesquels étaient plus assurés avec ces gages qu’ils ne l’eussent été avec les meilleurs contrats (Diodore de Sicile, I, 92, 6). Les Algnoquins et les nations errantes ensevelissent les leurs dans les bois au pied de quelque gros arbre.

Thomas Fuller conjecture que c’était un point de la religion des Hébreux de choisir leur sépulture au pied des chênes; parce que ces arbres, paraissant morts pendant l’hiver, semblent ressusciter au printemps. Ce qu’il prétend être un symbole de la résurrection future des corps au jour du jugement. Nous avons assez d’exemples que les païens en faisaient autant dans les premiers temps. Je me contenterai de citer ici celui que rapporte Virgile (Enéide, XI, 849-851) du tombeau de Dercenne, roi des Laurentins :

« Il y avait au pied de la haute montagne le tombeau d’un Laurente des vieux âges, le roi Decernus, énorme, fait d’un amas de terre et ombragé d’une yeuse sombre ».

Il est peut-être plus probable que c’étaient de ces chênes toujours verts, qui pouvaient être plus naturellement un symbole de l’immortalité.
Les honneurs funéraires qu’on a rendus aux morts dans tous les temps, et les précautions qu’on prenait pour ne manquer en rien aux usages établis, n’ont eu pour fondement que l’opinion commune de toutes les nations que les âmes en souffraient si l’on manquait à la moindre chose de celles qu’on croyait être dues à leurs obsèques.

deposition des corps

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