Histoire du Québec

Manière de chanter la guerre

Manière de chanter la guerre

La guerre se chante dans une cabane de conseil, où tout le monde s’assemble, et c’est le chef de guerre qui fait le festin. Ce qu’il y a de particulier dans cette sorte de festin, c’est que les chiens, qu’on met dans la chaudière, y sont la matière principale du sacrifice; sacrifice marqué par les harangues qu’ils font à Areskoui, le dieu de la guerre, au grand esprit et au ciel, ou au soleil qu’ils prient d’éclairer leurs pas, de leur donner la victoire sur leurs ennemis, et de les ramener sains et saufs dans leur patrie.

C’est sans doute un de ces sacrifices que les Lacédémoniens, les Cariens et les peuples de Thrace offraient au dieu Mars, à qui ils immolaient les chiens pour victimes (Pausanias, Voyage de la Laconie – Description de la Grèce. Plutarque, Questions romaines (Moralia). Anobe, Adverses nations. Clément d’Alexandrie, Protreptique.

Mais bien loin que se soit un esprit de piété qui soit l’âme de ces sacrifices, s’est plutôt un esprit de rage et de fureur. Car leur imagination s’échauffant à la vue de ces mets, ils se persuadent de dévorer les chairs de leurs ennemis, comme ils le disent ensuite, dans leurs chansons, et ils n’ont point de plaisir plus sensible que de témoigner le mépris qu’ils en font, par la comparaison qu’ils mettent entre eux et leurs chiens, en effet, ils ne donnent point d’autre nom à leurs esclaves.

Les guerriers viennent à cette assemblée peints d’une manière affreuse et bizarre, propre à inspirer la terreur, et parés de leurs armes. Le chef, qui lève la hache, a le visage, les épaules et la poitrine noircis de charbon. Il est armé aussi bien qu’un ou deux assesseurs qu’il a à ces côtés, avec sa femme et ses enfants qui sont ornés de leurs plus beaux bijoux. Le chef, ayant chanté pendant quelque temps, élève ensuite sa voix, et dit à tous les assistants qu’il offre le festin au dieu de la guerre, et s’adressant ensuite à lui : « Je t’invoque, dit-il, afin que tu me sois favorable dans mon entreprise, que tu aies pitié de moi et de toute ma famille; j’invoque aussi tous les esprits bons et mauvais; tous ceux qui sont dans les aires, sur la terre, et dans la terre afin qu’ils me conservent,e t ceux de mon parti, et que nous puissions, après un heureux voyage, retourner dans notre pays. » Tous les assistants répondent « ho » et accompagnent de ces acclamations réitérées tous les vœux qu’il forme, et toutes les prières qu’il fait.

Le chef lève ensuite le chant, et commence la danse de l’athonoront en frappant à l’un des poteaux de la cabane avec son casse-tête, et tous lui répondent par leurs « hé hé » tandis qu’il danse. Chacun de ceux qui lèvent la bûchette frappe au poteau à son tour et danse de la même manière. C’est là une déclaration publique de l’engagement qu’ils ont pris auparavant en secret. C’est alors qu’on présente publiquement les têtes des chiens, qu’on a mis dans la chaudière, aux guerriers les plus considérables pour exciter leur courage par cette marque de distinction.

C’est aussi alors qu’ils dansent leur danse satyrique, et qu’ils jettent des cendres sur la tête de ceux qu’ils veulent animer; ou bien à qui ils veulent faire quelque reproche de ne s’être pas tout à fait bien comportés dans des occasions où ils avaient fait paraître moins de valeur qu’on n’aurait eu lieu de se le promettre. Quelques-uns, s’escrimant de leurs arme, font mine comme s’ils voulaient dire par cette action que c’est ainsi qu’ils ont tué et assommé plusieurs de leurs ennemis. Mais il n’est pas permis qu’à ceux qui se sont déjà signalés par quelques belle action, et qui ont par-devers eux des preuves de bravoure, d’en user ainsi; encore faut-il qu’ils fassent sur-le-champ un présent à celui à qui ils ont fait cette espèce d’insulte, en prenant cette liberté, faute de quoi celui-là aurait droit de leur donner un démenti en public, en leur disant qu’ils ne sont que des lâches, et qu’ils n’ont jamais eu assez de courage pour faire de mal à personne, ce qui les couvrirait de confusion. Il est aussi à remarquer que chacun a sa chanson particulière, que qui que ce soit n’oserait chanter en sa présence, non seulement dans ces sortes de solennités, mais même dans le particulier, sans s’exposer à lui faire un affront, et à en recevoir un de sa part.

La guerre s’échauffe à mesure qu’on approche du terme fixé pour le départ; elle se chante presque toutes les nuits. On s’anime tout de bon quand on commence à faire les provisions de bouche, ce qu’ils nomment jagotonkariagon, c’est-à-dire la famine, soit parce qu’ils font ces provisions contre la faim à laquelle ils ont exposés dans leurs longs voyages, soit parce que les guerriers s’y disposent par un long jeûne, afin, disent-ils, d’être mieux en état de soutenir par cette préparation la faim qui leur par paraît inévitable, et pour essayer combien ils sont capables de la supporter. Il est bien vrai qu’ils n’ont peut-être pas aujourd’hui d’autre motif de ce jeûne rigoureux; mais il paraît évident que c’était chez eux anciennement un acte de religion, institué dans le même esprit que les sacrifices.

Enfin, quand on touche au terme, ceux qui restent au village, prennent congé de ceux de leurs amis qui doivent partir. Chacun veut avoir un gage de leur amitié mutuelle. Ils changent ensemble de robe, de couverture, ou de quelque autre meuble qui se puisse être. Tel guerrier, avant que de sortir du village, est dépouillé plus de vingt ou trente fois, à proportion du degré d’estime où il est parmi les siens, ou du nombre d’amis qu’il a, n’y ayant personne qui ne s’empresse à lui donner des marques de considération, et qui ne veuille se faire honneur de posséder quelque chose qui lui ait appartenu.

L’auteur (Louis Le Comte, S.J., Nouveaux mémoires sur l’État de la Chine, vol. II, p. 53, 54. Paris, 1696, 2 vol.) des nouveaux mémoires de la Chine, qui sont écrits avec tante d’élégance et de politesse, nous donne un bel exemple d’une civilité semblable dans les Chinois envers les magistrats, qui ayant contenté dans une ville, ou dans une province, sont obligés de passer dans une autre. Car, « dès que le mandarin est sur le point de partir, tous les habitants vont sur les grands chemins; ils se rangent d’espace en espace, depuis la porte de la ville par où il doit passer jusqu’à deux et trois lieues loin : on voit partout des tables d’un beaux vernis, entourées de satin, et couvertes de confitures, de liqueurs et de thé. Chacun s’arrête malgré lui au passage, on l’oblige de s’asseoir, de manger et de boire…

Ce qu’il y a de plus plaisant, c’est que tout le monde veut avoir quelque chose qui lui appartienne. Les uns lui prennent ses bottes, les autres son bonnet, quelques-uns son surtout, mais on lui donne en même temps un autre, et avant qu’il soit hors de cette foule il arrive qu’il chausse quelquefois trente paires de bottes différentes. »

Ces exemples de civilité réciproque n’étaient pas seulement concitoyens dans l’Antiquité, mais même entre ennemis. Glaucus et Diomède, sur le point de combattre l’un contre l’autre, ayant reconnu les liaisons que leurs pères avaient contractées par les droits de l’hospitalité, renouvellent leur ancienne alliance, et voulant se donner des marques de leur estime ils changent d’armes mutuellement sur le champ de bataille, avant d’aller ailleurs signaler leur courage sur des ennemis, qui ne leur touchassent pas de si près (Homère, Iliade, VI, 236).

(Tiré du Moeurs des Sauvages Américains, comparés aux mœurs des premiers temps, par Joseph-François Lafitau)

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Photo: Histoire-du-Québec.ca