Histoire du Québec

Le Canada et la défense de l'empire

Le Canada et la défense de l’empire : 1867 – 1914

 Politique canadienne ou étrangère ?

Par Maurice Héroux

La participation du Canada aux guerres de l’Empire n’est pas un fait isolé et dégagé de tout contexte. Il a fallu de nombreuses années, une mise en scène très soignée de la part du gouvernement métropolitain et toute la pression anglaise venant du sein même de la population canadienne pour que le Canada se décidât à fournir son appui matériel. Considérer cette question nous oblige donc à étudier, par la même occasion, les mouvements nationalistes et impérialistes mis en cause. C’est là l’étude complexe que nous abordons.

Vers le milieu du XIXe siècle, l’idéologie des « Little Englanders » de l’école manchestérienne triomphait dans toute sa force en matière de politique extérieure. Le gouvernement anglais semblait presque consentant à abandonner ses possessions d’Amérique plutôt que de tenter aucun effort sérieux en leur faveur. (Ainsi Galt. dans une lettre à sa femme (14 janvier 1867), déclarait ; « Ils (les Anglais d’Angleterre) ont une peur servile des États-Unis et nous céderaient plutôt que de nous défendre ou d’encourir le risque d’une guerre avec ce pays. » C D . Skelton, The Life and Times of Sir Alexandcr Tilloch Galt (Toronto. 1920). 410).

Désireux de se décharger du fardeau onéreux que constituait pour lui la défense impériale, il créait en 1860 un « Departmental Committee on Expenses of Military Défenses in Colonies ». Deux ans plus tard, paraissait le rapport de la Commission. (The Right Hon. C.B. Adderley. M.P.; Letter to the Right Hon. Benjamin Disraeli, M.P., on the present relations of England with the colonies (Londres. 1862).

Voulant conserver les colonies dans le giron de la mère-patrie et leur imposer le fardeau de leur propre défense, les commissaires arguaient que les colonies étaient reliées à la métropole par une « community » (et non « subsurviency ») et que « community cannot be one-sided ». La conclusion apparaissait très claire: chacun devait y mettre du sien. Downing Street se décida à conclure avec le Canada le traité de 1865.

« Le gouvernement britannique convint alors de se charger de la défense navale du Canada et les autorités canadiennes se chargèrent de la défense territoriale de la colonie ». Les conditions qui devaient présider aux changements déterminés par le traité étaient les suivantes: « Les troupes de Sa Majesté devaient être retirées et le gouvernement local ne se chargeait que de la défense du territoire « à un coût minimum de $1,000,000.00 par année.

Dans cet exposé sur la politique coloniale. Sir Alexander Campbell ajoute : « C’est sur cette base que la constitution de toutes les provinces fut complétée. » (Exposé de Sir Alex. Campbell à la conférence coloniale, le 22 avril 1887. Cité in extenso dans Henri Bourassa, Que devons-nom à l’Angleterre ? (Montréal, 1911), 357-359).

En effet, confirmation sera donnée deux ans plus tard dans le texte même du pacte confédératif de 1867. (Acte de l’Amérique britannique du Nord, article 91. no 7). La milice, le service militaire et le service naval, et la défense du pays appartiendront à la juridiction fédérale.

Le texte est formel et ne prête guère aux interprétations souvent fantaisistes des juristes. Ils devenaient évident à la lueur et de ce pacte et de ce traité, tous deux sanctionnés par Londres, que le Canada, juridiquement parlant, n’avait aucune obligation envers l’Angleterre en ce qui touchait les guerres extraterritoriales. Mais, en fait, l’esprit qui animait les Canadiens signataires du traité et contractants du pacte ne reflétait pas du tout le sens littéral auquel on a voulu parfois astreindre ces textes. (À la guerre des Boers, Bourassa déclarera que « il n’est aucun article particulier de nos statuts qui interdise l’expédition de nos milices à l’étranger ; mais cette interdiction est inhérente à l’esprit même de la loi. » Hansard, 1900. 1787). On voit comment la pensée canadienne-française, représentée ici dans toute son intégrité par Bourassa, désirait astreindre ces textes à leur sens littéral.

Certes les Canadiens-Anglais ne s’attendaient pas devoir secourir la mère-patrie dans un avenir rapproché; mais ils ne tenaient pas à lui refuser l’expression même de l’amour filial qu’ils entretenaient pour elle. C’est MacDonald qui déclarait durant les débats sur la Confédération: « Au lieu de nous considérer comme une colonie tout simplement dépendante, l’Angleterre trouvera chez nous une nation amie – une nation soumise mais toujours puissante – qui se tiendra à ses côtés en Amérique du Nord en temps de paix comme en temps de guerre. » (R.M. Hamilton, Canadian Quotations and Phrases Literary and Historical (Toornto, 1952), 26. L’expression “en Amérique du Nord” semble appeler une sérieuse réserve à l’impérialisme de MacDonald ; nous verrons subséquemment qu’il se prononcera de façon moins équivoque, notamment à la conférence coloniale de 1887.

Et c’est Galt, un autre artisan de la Confédération, qui affirme en 1866 que « nous avons été et que nous sommes prêts à sacrifier jusqu’au dernier homme et jusqu’au dernier chelin pour notre mère-partie. » (Ibidem, 70. Cet ouvrage de Hamilton sera désormais cité sous le titre : Canadian Quotations).

On voit que la liberté accordée par l’Angleterre à ses colonies tournait à son plus grand avantage puisque ses coloniaux interprétaient la constitution de leur pays en accord avec leur amour filial et ne prétendaient pas s’en séparer au moment de la lutte. C’est ce que Gladstone avait prévu lorsqu’il avait déclaré au sujet des relations impériales : « The really valuable tie with a colony is the moral and social tie. » (8. Lionel Groulx, L’lndé.pendance du Canada (Montréal, 1949), 36).

Certes il n’y avait pas toujours unanimité au sein de la population canadienne. Des théories avant-gardistes surgirent, notamment l’idée de pleine autonomie dans un empire fédératif, préconisé par le mouvement « Canada First » et ses tenants : William A. Poster, Goldwin Smith et Edward Blake. Cette effervescence d’idées nouvelles provoquait de violentes critiques de la part des deux grands partis politiques ; les politiciens accusèrent ces novateurs de républicanisme et d’annexionnisme. Cependant ces mouvements ne visaient pas l’indépendance canadienne; ils tenaient à raffermir les liens avec la métropole mais dans une forme constitutionnelle différente : changement de forme, non de fond! Il est piquant de constater que les vieux politiciens retors à impérialisme retardé devront bientôt appuyer une semblable politique après l’avoir tant décriée.

Néanmoins, afin de promouvoir plus efficacement l’amour filial des coloniaux, une nouvelle idéologie impérialiste allait bientôt naître. Une dépression survenant en Angleterre vers 1870 et coïncidant avec la prépondérance naissante de grandes puissances comme l’Allemagne et les États-Unis provoqua une réaction contre l’école des « Little Englanders ». L’idée d’une plus grande Bretagne fut lancée. Eveillée par Sir Charles Dilke (Dilke (1843-1911) avait publié Greater Britain en 1866-1867 et Problems of Great Brilain en 1890), James Anthony Froude (Froude (1818-1894) est un historien anglais qui, durant cette période, publia des études sur l’histoire de son pays) et Sir John Robert Seely (Seely (1834-1895) écrivit The Expansion of Engtand (1883), soutenue par le dynamique Disraeli, fouettée par le lyrisme de Kipling et activée par l’énergique Cecil Rhodes, elle allait trouver son plein et fructueux épanouissement sous le fougueux Chamberlain.

Des événements gros de conséquences allaient renouer des liens puissants entre la métropole et ses coloniaux. D’abord création de la Colonial Society (1868), de l’Impérial Fédération League (1884) et de la British Empire League (1894). Puis, l’action des publicistes. Dès 1869, Russell avait suggéré une assemblée coloniale à seule fin de créer une armée et une marine impériales. L’année suivante, Stanhope, publiclste au Colonial Office, moussait plus avant la tenue de conférences coloniales.

Puis, en 1872, le Cabinet Disraeli présente une motion tendant à instituer en principe la contribution des colonies à la défense impériale; mais Gladstone proteste et réclame le volontariat.

Finalement, la tenue des conférences coloniales de 1887, 1897, 1902, 1907 et de 1911 ainsi que la célébration des Jubilés Victoria en 1887 et en 1897. « Afin d’assurer à l’Angleterre le concours des colonies dans les guerres qu’elle serait forcée de subir ou qu’elle voudrait provoquer, les métropolitains suggérèrent de faire place aux coloniaux dans les conseils de l’Empire, sources et conséquences à la fois de sa politique étrangère et de ses préparatifs de guerre sur terre et sur mer (Henri Bourassa, Que devons-nous à l’Angleterre ? (Montréal, 1915), 97).

La guerre du Soudan (1885) allait révéler les premiers effets de cette campagne intensive. En effet, à la guerre de Crimée (1854), il n’avait pas été question de participation de la part des colonies; mais, cette fois, la Nouvelle-Galles-du-Sud fait une offre spontanée et expédie à ses propres frais des troupes coloniales sur le théâtre des activités.

Au Canada, la question avait pris une tout autre tournure. Le général Lord Wolseley, qui avait vu les Canadiens à l’oeuvre à la Rivière-Rouge en 1870, avait demandé au gouverneur général de recruter quelques centaines de ces valeureux soldats. « Les voyageurs, avait-il été clairement entendu, ne faisaient pas partie des forces militaires canadiennes. Leur statut était celui de civils travaillant sous contrat spécial. » (C.P. Stacey, “Canada and the Nile Expédition of 1884-1885″, Canadian Historical review, 33 (1952): 323). II s’agit là d’un excellent article sur la question. Malgré cette précaution, trois journaux de Toronto avaient cru bon de protester; tour-à-tour, le News, le World et le Globe avaient critiqué le plan Lansdowne.

Mais le massacre du général Gordon et de la garnison de Khartum (26 janvier 1885) allait raviver les sympathies impérialistes. Le général J. W. Laurie (en novembre 1884 et, de nouveau, le 7 février 1885) et le colonel A.T.H. Williams (le 9 février 188 5) prirent l’initiative d’offrir leurs services à la mère-patrie. D’autres offres surgirent, nombreuses, de toutes les parties du pays.  (Ibid.. 325-326). Le marquis de Lansdowne, gouverneur général du Canada, s’empressa de transmettre le tout à Lord Delby, ministre des Colonies. Ce dernier répondit: « Avant de considérer ces offres, le Gouvernement de Sa Majesté désire savoir si le gouvernement du Dominion approuve et recommande ces propositions. » (Télégramme du 10 février 1885, Ibid., 327).

La réponse ne se fait pas attendre. « Le gouvernement est prêt à accepter le recrutement au Canada pour service en Égypte ou ailleurs. Ces forces devront être enrôlées spécialement sous l’autorité de l’Impérial Army Discipline Act et tirées de divers bataillons locaux, (…) la dépense devant en être entièrement assumée par l’Échiquier Impérial. » (Télégramme du 11 février 188S. Ibid. 330).

Huit jours plus tard, Lord Delby télégraphie que le gouvernement anglais n’a pas l’intention immédiate de lever des troupes au Canada. (Télégramme du 19 février 1885. Ibid., 331). Puis, dans une lettre datée du 24 février, il explique :

Le Canada, grâce aux sentiments amicaux de son puissant voisin et à son éloignement des complications du vieux monde, n’a pas eu jusqu’ici, et n’aura probablement jamais, Voccasion d’utiliser ses ressources militaires ; néanmoins, je sais fort bien que les diverses provinces de la Confédération pourraient lever rapidement des forces considérables et les mettre joyeusement à la disposition de la reine, en toutes circonstances, pour le service d’outre-mer. Plusieurs mille hommes ont reçu un bon entraînement. D’excellentes mesures ont été prises pour la préparation de leurs officiers; et le gouvernement de Sa Majesté est convaincu que les offres courageuses qu’U a reçues et qui ont causé tant de satisfaction ici ne représentent qu’une faible proportion des secours que le peuple du Canada offrirait avec empressement si la nécessité s’en présentait.(18. Henri Bourassa, Que devons-nous à l’Angleterre ?, 356-557).

Cette dépêche valait d’être citée car elle est rédigée dans la note de la plus pure diplomatie anglaise. L’attitude du ministre semblait approuver cette parole du marquis de Lorne : « Vous n’êtes pas les sujets mais les alliés d’un grand pays. » Mais en fait il espérait que le Canada appuierait Londres de plein gré.

Comme l’Empire n’était pas en danger, le Canada n’entendait pas fournir son aide. A Charles Tupper, haut-commissaire à Londres, qui le pressait d’envoyer des troupes à la rescousse du gouvernement impérial, MacDonald répondit sèchement: « Le canal de Suez ne nous intéresse pas et nous ne demandons pas à la Grande-Bretagne de se quereller avec la France ou l’Allemagne pour nous. (…) Nos hommes et notre argent seraient alors sacrifiés pour tirer Gladstone et Cie du pétrin où leur propre imbécilité les a plongés. »

Par contre, il ajoutait en guise d’épilogue: « L’aide réciproque que les colonies pourraient donner à la Grande-Bretagne devrait faire l’objet d’un traité bien défini et réglé sur une base permanente. » (Chester Martin. Empire and Commonwealtb (Oxford, 1929, 333-334).

Mais les autorités impériales ne s’en faisaient pas pour tout cela d’autant plus que MacDonald déclarait à Londres à l’occasion de la première conférence coloniale: « Le Canada est prêt à se joindre à la mère-patrie dans les cadres de sa ligue offensive et défensive et à sacrifier jusqu’à son dernier homme et ses derniers chelins pour défendre l’Empire et le drapeau britanniques. » (R.M. Hamilton, Canadian Quotations, 70).

Il ajoutait à sa pensée, à l’occasion d’un banquet à l’Université Queen’s : « Je suis satisfait que la vaste majorité du peuple canadien soit en faveur de continuer et de perpétuer les liens entre le Dominion et la mèrepatrie. » (Joseph Pope, Memoirs of the Rlght Honourable Sir John Alexander MacDonald (2 vols.. Ottawa, s.d.). 2 : 220).

En 1890, le parlement fédéral, dans une adresse à la Reine, croit opportun de rassurer la souveraine sur la fidélité du peuple canadien et de protester, en même temps, contre toute idée de séparation de l’Angleterre. (Lionel Groulx, VIndépendance du Canada, 52).

Seuls, il faut le noter, quelques Canadiens français protestèrent. Au même moment cependant, les idées séparatistes et annexionnistes faisaient feux de paille. Chez les Canadiens français, Honoré Mercier, Adolphe Chapleau, Joseph Royal, Jules-Paul Tardivel et Rodolphe Lemieux entre autres, prêchaient l’indépendance du Canada: le Canada anglais, lui-même, voyait Langley, procureur général de la Nouvelle-Écosse, l’avocat Myers, de Toronto, Blackmore, chef créditiste, et quelques autres mousser l’idée d’annexion aux États-Unis. Mais ce n’étaient là que des mouvements isolés, chez les Canadiens anglais tout au moins.

Joseph Chamberlain, maintenant secrétaire aux Colonies (1895), voulut raviver la flamme des coloniaux. Il se mit résolument à la tâche, en l’occurrence celle d’organiser le second jubilé de la reine (1897). Il fut d’une splendeur incomparable. Chamberlain en profita pour catéchiser ses néophytes impérialistes. Choyé, adulé. Laurier parla beaucoup. Il déclara notamment que l’Empire s’était soutenu sur la base de la liberté et qu’avec le développement des colonies un remaniement de l’organisation impériale était devenu nécessaire, peut-être même la représentation des coloniaux dans un Conseil ou un Parlement central. (C.D. Skelton. Life and Letters of Sir Wilfrid Laurier (2 vols. Toronto. 1921). 2- 71).

Non content de se proclamer « British to the cote », il déclara dans une superbe envolée: « S’il arrive jamais que l’Angleterre soit en danger, sonnez du clairon, allumez des feux sur la colline et dans toutes les parties des colonies, bien que nous ne puissions peut-être faire beaucoup, nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour l’aider. » (R.M. Hamilton, Canadian Quotations, 19).

Effectivement les feux allaient bientôt s’allumer sur la colline. Le 12 octobre 1899, l’atmosphère tendue qui englobait les relations anglo-sud-africaines éclata et l’Angleterre entra en guerre contre l’Orange et le Transvaal.

Immédiatement les Canadiens anglais réclamèrent du gouvernement une action prompte en faveur de la participation. Déjà quelques offres particulières avaient été transmises à Londres. Le 3 octobre, une dépêche de Chamberlain acceptait ces offres et donnait les instructions nécessaires. La même journée, le Canadian Military Gazette annonce que le Canada doit expédier des troupes en cas de guerre.

En réponse à cet article et aux nombreuses sollicitations qui lui avaient été faites par les membres de son Cabinet et certaines personnalités canadiennes. Laurier publia dans le Globe du lendemain quelques notes expliquant sa prise de position ; il y déclarait notamment :

Suivant mon interprétation de la loi de la milice – et je puis dire que j’ai quelque peu étudié ce point récemment – nos volontaires sont enrôlés pour servir à la défense du Dominion. Ils forment des troupes canadiennes destinées à la défense du Canada. (…) Le Canada n’est pas menacé, et bien que nous puissions désirer envoyer des troupes, je ne vois pas comment nous pouvons le faire. Et d’ailleurs, comment le pourrions-nous sans que le parlement votât les deniers nécessaires? (Hansard, 1900, 38-39).

Tous les Canadiens-Français, Bourassa en tête, se massèrent derrière Laurier. Israël Tarte défendit dans son journal  (La Patrie) une position un peu différente; se basant sur le vieux principe « british »: No taxation without représentation, il demandait que le Canada eût son mot à dire dans la politique générale de l’Angleterre avant que d’envoyer l’aide présumée. La Presse, leader des journaux indépendants, déclara : « Nous, Canadiens-Français, appartenons à un pays : le Canada; pour nous, il représente l’univers entier; mais les Canadiens-Anglais, eux, ont deux patries: une ici et une autre outre-mer. (Pour toute cette question, voir O.D. Skelton. Life and Letters of Sir Wilfrid Laurier, 2: 96-97).

La Presse ne croyait pas si bien dire. En effet, les Canadiens-Anglais s’agitaient et réclamaient à grands cris la participation cependant que les conservateurs sous la direction de Tupper, attaquaient le gouvernement parce qu’il temporisait ; ils commencèrent même à en appeler aux sentiments antifrançais.

Au cours de la mêlée, Fielding jeta cette phrase lapidaire à jamais mémorable et qui sera reprise par Laurier: « Quand la Grande-Bretagne est en guerre, le Canada est en guerre. « Vraiment la sauce se gâtait ! Laurier avait déclaré que seuls les Canadiens avaient autorité pour décider de la question. Et voilà que son Cabinet et la majorité de la population avaient répondu d’une façon affirmative non équivoque. À contre coeur, il dut accepter un compromis et le rendre acceptable aux deux parties en cause. Les Canadiens-Anglais durent accepter une contribution mitigée et les Canadiens-Français, le fait de la participation. Le 29 octobre, un premier contingent de 1,000 hommes, tous équipés, s’embarquaient pour le front. Plus de 6,000 autres allaient suivre, tous volontaires.

Bourassa voulut dégager le sens constitutionnel de ce geste :

S’il s’agit de donner à ce pays une nouvelle politique, je refuse au secrétaire colonial, et à tout membre du Cabinet britannique, et à tout représentant du gouvernement impérial au Canada, le droit de dicter àun peuple libre, quelle sera cette politique nouvelle. C’est à nous, c’est au Parlement libre, représentant la libre opinion du peuple, qu’il appartient de définir cette politique. (Hansard, 1900, 1828).

Malheureusement pour lui, cette politique n’était pas nouvelle. Elle était l’expression fidèle de toute une portion du peuple canadien. Elle exprimait leur volonté sincère et respectueuse, elle représentait l’attachement des Canadiens-Anglais à la mère-patrie. Elle représentait la libre opinion du peuple qui non seulement définit sa politique mais la vit d’une façon intense, quasi mystique.

D’ailleurs Laurier en avait fait la remarque au chef nationaliste en ces termes : « Nous ne fûmes forcés ni par l’Angleterre, ni par M. Chamberlain, ni par Downing Street. . . Nous agîmes dans la pleine indépendance de notre pouvoir souverain. Ce que nous avons fait, nous l’avons fait de notre plein gré. » (Ibidem, 1837).

Après avoir directement visé les prétendus coulissiers, Bourassa pointait la dangereuse signification d’un tel précédent. « Si nous envoyons deux mille hommes et si nous dépensons deux millions pour combattre deux peuples dont la population totale s’élève à 2 50,000 âmes, combien d’hommes armerons-nous et combien de millions dépenserons-nous pour combattre une puissance de premier ordre ou une coalition internationale ? »

À ceux qui prétendaient que le Cabinet avait obvié à un tel précédent. Il affirmait: « Je crains que ce ne soit un obstacle bien fragile à mettre en travers du militarisme tapageur qui entraîne toutes les possessions britanniques. » (Ibidem, 1791-1792).

On reconnaît volontiers l’héritier d’une pensée canadienne-française, pensée qui refuse de voir que la politique du Canada est dictée par ses habitants, que cette politique est parfaitement autonome et que le Canada devra nécessairement prendre part à la première grande guerre.

Mais, sous un aspect plus positif, la ligne de conduite du gouvernement était claire, bien définie. MacDonald l’avait inaugurée. Laurier la reprenait à son compte. « Je ne puis admettre que le Canada devrait prendre part à toutes les guerres de la Grande-Bretagne, mais je ne suis pas prêt à dire non plus qu’il ne devrait prendre part à aucune. Je suis prêt à considérer chaque pas à son mérite, dès qu’il se présentera. » (Ibidem, 66). Et il ajoutait péremptoirement : « Je réclame pour le Canada qu’à l’avenir il ait la liberté d’agir ou de ne pas agir, d’intervenir ou non, enfin de faire comme il lui plait et de se réserver le droit de juger s’il y a pour lui matière à intervention. » (Ibidem, 71).

Une autre fois, il avait déclaré : « Nous sommes sous la suzeraineté du roi de l’Angleterre, et nous plions le genou devant lui, mais le roi de l’Angleterre n’a pas d’autres droits sur nous que ceux que lui accorde notre propre parlement canadien. C’est là la conception de nos relations avec le trône, reconnue par tous les sujets britanniques vraiment loyaux. » (John S. Ewart, The Kingdom Papers (2 vols.,Ottawa. 1912), 1: J.)

Vint la conférence coloniale de 1902. Chamberlain demande alors une plus grande solidarité dans le gouvernement, le commerce et la défense de l’Empire. Laurier refuse net. Mais le champion impérialiste revient à la charge et mousse cette fois le fameux projet de la participation des colonies au gouvernement de l’Empire. « Le Titan fatigué chancelle sous le poids de son destin. Nous avons porté le fardeau depuis plusieurs années. Nous croyons qu’il est temps que nos enfants nous aident à le porter; chaque fois que vous nous en ferez la demande, soyez assurés que nous nous empresserons de vous appeler à nos Conseils. A n’importe quel moment, si vous voulez une part, une part proportionnée, des fardeaux de l’Empire, nous sommes prêts à vous rencontrer pour discuter d’une proposition vous donnant une voix correspondante dans la politique de l’Empire. » (R.M. Dawson, Tlie Development of the Dominions Status: 1900-1936 (Londres, 1937, 9).

Laurier, sentant l’occasion propice, déclara que le Canada était disposé à assumer les frais de sa propre défense navale. L’offre n’allait être acceptée que sept ans plus tard.

Dans l’intervalle, quelques jeunes intellectuels canadiens-français, groupés autour d’Olivar Asselin, d’Omer Héroux, d’Armand Lavergne et de Bourassa, allaient fonder la Ligue Nationaliste Canadienne. Leur programme  (Reproduit dans G. Frégault ; M. Brunet ; M. Trudel, Histoire du Cunada par les textes (Montréal, 1952), 229-231., fort élaboré, touchait en plusieurs points à la participation du Canada aux guerres de l’Empire, notamment :

1. Opposition à toute participation du Canada aux délibérations du Parlement britannique et de tout conseil impérial permanent ou périodique.

(3.a) Abstention de toute participation du Canada aux guerres impériales en dehors du territoire canadien.

(3.c) Opposition à l’établissement d’une école navale au Canada avec le concours et pour le bénéfice de l’autorité impériale. Il s’agissait là d’un programme essentiellement canadien-français que le gouvernement national du « British North America » ne pouvait se permettre de mettre en vigueur et qui allait contre la grande tradition du Canada anglais et des autres Dominions.

D’ailleurs les représentants du Canada anglais allaient s’employer, en 1904, à corriger les lacunes que contenait, selon eux, la constitution canadienne en regard de l’aide future à la mère-patrie. Ils mirent de l’avant un projet de loi sur la milice. Les sous-amendements firent que l’article 69 se lisait ainsi :

Le gouverneur en conseil peut mettre la milice, ou toute partie de la milice, en service actif partout au Canada et en dehors du Canada, pour la défense de ce dernier, en quelque temps que ce soit où il paraît à propos de le faire à raison de circonstances critiques. (35. Cité en appendice de Henri Bourassa, Que devons-nous à l’Angleterre ?, 390).

La loi autorisait donc le gouvernement à convoquer la milice « partout au Canada et en dehors du Canada, pour la défense de ce dernier. » Les Canadiens-Anglais ne l’entendaient pas de cette oreille; Sam Hughes et la presse tory représentèrent « cette restriction : pour la défense du Canada, comme une manoeuvre, inspirée par Bourassa, pour empêcher de secourir la mère-patrie menacée. » (Robert Rumillv. Histoire de la province de Québec (Montréal. 1947). 19: 19).

Rien n’y fit et la loi fut votée telle quelle. Au même moment, en Angleterre, tout n’allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. À la gloire de posséder un empire fortement unifié, le peuple anglais préféra la sensation plus confortable de manger à sa faim, ou du moins approximativement. Voilà pourquoi les conservateurs anglais subirent en 1906 une défaite retentissante; la fédération impériale n’eut pas lieu.(Guy Frégault,  « L’indépendance du Canada », L’Action Nationale, 29 (1947): 461).

Les coloniaux, moins tenaillés par leur estomac et obéissant à des motifs plus cérébraux, tentèrent par tous les moyens possibles d’unir d’une façon plus étroite la « plus Grande Bretagne ». Pendant qu’ils songeaient à une Haute Cour impériale, à un Cabinet impérial et même à un parlement commun sous le Cabinet impérial, la fière Albion songeait tristement à sa prépondérance mondiale qui s’effritait sous le coup de la poussée germanique. Véritable obsession! L’expansion de sa flotte lui apparut alors comme une panacée digne des plus grands maux et capable de raffermir son emprise sur toutes les mers et, par le fait même, sur toutes les puissances mondiales. Elle se tourna vers ses colonies et leur tendit la main à seule fin de bâtir sa marine impériale.

Pour Laurier et les autres Canadians, la question était déplacée; ils refusaient obstinément une contribution à un fonds commun de défense. L’Amirauté anglaise dut se résigner et suggérer la création de flottes locales. La proposition plut aux coloniaux.

Tour-à-tour, ils allaient mettre le programme à exécution. Aussi, à la conférence de 1907, Laurier fit-il instituer en principe que la flotte impériale serait à l’heure du danger constituée d’unités coloniales distinctes. En d’autres termes, « une marine canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre ».

Durant l’hiver de 1909, une agitation fiévreuse s’empara des loyaux impérialistes canadiens en faveur d’un programme destiné à la construction de dreadnoughts. Et G. E. Poster ne fera que refléter l’opinion canadienne ou plutôt anglo-canadienne lorsque, le 29 mars, il proposera une résolution visant à construire une Marine canadienne et à doter l’Angleterre d’un nouveau dreadnought, si tel était le bon plaisir du premier ministre. Finalement, le cabinet Laurier trouvera une solution mitoyenne au problème: une dépense annuelle de trois millions de dollars pour l’achat et l’entretien d’une dizaine de navires de guerre.

Déjà pointaient à l’horizon les grandes batailles de Bourassa. Appuyé par tous les nationalistes canadiens-français, parfois par les conservateurs du Québec, il allait s’opposer à toute cette question de marine et de dreadnoughts.

Le gouvernement tenait une position précaire. Accusé par les Nationalistes du Québec de trahison à la race. Laurier voyait les Impérialistes tories ou même libéraux l’accuser de froideur envers l’Empire en suggérant une marine canadienne. Roblin, premier ministre manitobain, alla même jusqu’à ridiculiser cette marine canadienne : a tin-pot navy.

Borden appuyait Laurier, mais il désirait un dispositif spécial permettant une contribution en espèces sonnantes en cas d’urgence. Dès lors, l’Amirauté, dont le chef était alors Winston Churchill, avait raison de croire que le Canada et les autres Dominions ne refuseraient pas, le cas échéant, de contribuer en hommes et en argent a un conflit dans lequel la Grande-Bretagne serait entraînée. (Jean Bruchési. Canada, Réalités d’hier et d’aujourd’hui (Montréal, 1947), 27.

Par ailleurs, il n’était pas disposé à sacrifier les forces du pays sans un juste retour des choses: la participation du Canada aux Conseils de l’Empire.

À la Chambre des Communes canadiennes, il avait déclaré :

Si le Canada et les autres Dominions de l’Empire doivent prendre part comme nations de cet Empire à la défense générale de l’Empire, n’aurons-nous, comme citoyens de ce pays, aucune voix délibérative dans les Conseils qui traitent de questions de paix et de guerre, questions qui affectent tout l’Empire? Je ne crois pas que cette situation soit tolérable. Je ne crois pas que le peuple canadien se soumettrait un seul instant à une telle condition. (Hansard, 1910-1911, 237-238).

À la Chambre anglaise, il avait de nouveau exposé son point de vue: J’ajouterai, sans commentaires pour le moment, que côte-à-côte avec cette participation des Dominions dans les fardeaux de l’Empire. il nous reste le devoir de répondre à leur appel raisonnable à l’effet qu’ils aient le droit d’être entendus dans le façonnement de la politique et la direction des affaires Impériales. (À la Chambre des Communes (Angleterre), le 22 Juillet 1912).

Les libéraux soutinrent qu’une contribution en argent équivaudrait à la négation du gouvernement responsable. En retour, ils proposèrent le programme suivant : achat de cinq croiseurs et de six destroyers, établissement d’un collège naval et d’un personnel compétent et proposition d’une loi permettant au gouverneur général en Conseil de placer cette flotte sous le contrôle de l’Amirauté en cas d’urgence. (R.M. Dawson. The Development of the Dominions Status : 1900-1936, 12). La bataille s’annonçait violente. Dès le début, Bourassa et les siens, Monk et les conservateurs du Québec attaquèrent vigoureusement le ministère Laurier.

Un certain lien de rapprochement se manifestait entre ces deux groupes si profondément hostiles. Il allait d’ailleurs être scellé par l’élection de 1911. (A.R.M. Lower. Colony to Nation (Toronto, 1946). 450).

Durant le débat, Laurier déclara à Monk : Ai-je besoin de dire à mcm honorable collègue que, soit que nous ayons une flotte ou non, nous ne perdrons pas notre droit au selfgovernment? Si nous avons la flotte, cette flotte n’ira en guerre que si le parlement du Canada (…) décide de l’y envoyer. (Voir O.D. Skelton. Life and Letters of Sir Wilfrid Laurier, 2 : 448).S’il nous faut maintenant organiser une force navale, c’est à cause de notre croissance comme nation: il nous faut porter le fardeau qui est le prix de notre existence comme nation.

En tout cas, le bill Laurier fut voté tel quel. Mais la pensée libérale de Laurier ne plaisait ni aux Nationalistes du Québec, ni aux tories, ni aux impérialistes arriérés. Seuls les impérialistes vraiment intelligents l’approuvaient.

Sir Wilfrid l’apprit à ses dépens, le 21 septembre 1911. Les tories remportaient 133 sièges sur 221. Borden prenait les rênes du pouvoir ; Laurier ne devait plus les revoir.

Pas plus d’ailleurs qu’il ne devait revoir son programme naval réalisé. II dut bientôt se rendre à l’évidence que Borden favorisait encore une contribution directe à la « Royal Navy » et ne désirait guère s’embarrasser d’une « Canadian Navy ».

À l’été de 1912, Borden fit une visite à 10 Downing Street ; l’Amirauté lui fit comprendre que l’aide la plus effective que le Canada pourrait apporter consisterait précisément dans l’achat « des plus gros et des plus forts destroyers que la science puisse construire ou que l’argent puisse acheter. (Sur la question navale, voir G.N. Tucker. « The naval policy of Sir Robert Borden, 1912-14 », Canadian Historical Review, 28 (1947): 1-31).

Dès son retour, il voulut mettre à exécution les conseils de l’Amirauté. Le 5 décembre 1912, il demanda à son gouvernement une somme de 3 5 millions de dollars, destinés à l’achat de trois dreadnoughts. Six mois plus tard, le Sénat, en majorité libérale, rejeta le bill par 51 à 27. La question cessa, du moins pour le moment, de préoccuper les esprits.

L’attentat de Sarajevo allait tout remettre en plan; mais c’est là une tout autre histoire…

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Bannières du Québec et du Canada. Photo : © Megan Jorgensen

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