Histoire du Québec

Caisse populaire Desjardins

Caisse populaire Desjardins

Un bas de laine de 50 milliards !

90 ans après l’ouverture de la première Caisse populaire près de cinq Québécois sur six sont membres du Mouvement des caisses Desjardins.
Par Guy Cameron (cet article a été publié dans la revue Les Diplômés, N° 373, printemps 1991)

Il y a à peine plus d’une décennie que l’on parle du Mouvement des caisses Desjardins comme de l’une des grandes institutions financières en activité dans notre société.

Pourtant, il y a belle lurette que les caisses Desjardins font partie du décor de la vie quotidienne dans la majorité des localités québécoises, La journée du 6 décembre 90 marquait d’ailleurs le 90e anniversaire de fondation de la première caisse.

Se donner un capital

C’est à Lévis qu’a été fondée la première des caisses populaires à l’origine de ce qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Mouvement Desjardins.

Le fondateur, Alphonse Desjardins, était un simple employé de l’État, sténographe française la Chambre des communes à Ottawa. Lui-même huitième enfant d’une famille qui en compterait finalement quinze, il avait connu la pauvreté et l’insécurité qui étaient le lot de tant de familles d’ouvriers et d’agriculteurs de son temps.

De 1840 à 1900, pas moins de 600 000 habitants du Québec avaient fui vers les États-Unis, à la recherche d’emplois que l’industrie naissante du Québec était encore incapable de créer.

Dans les milieux politiques, intellectuels et ecclésiastiques, tous se préoccupaient de la situation, mais aucune des initiatives mises en oeuvre pour enrayer le fléau n’avait donné de résultats satisfaisants.

Piqué au vif, un jour d’avril 1897, par les faits révélés lors d’un débat parlementaire sur les ravages du prêt usuraire, Desjardins se mit à chercher dans les publications de son temps des indications sur ce qui avait été tenté, dans d’autres pays, pour venir à bout de problèmes semblables. Sa recherche l’amena à penser que les conditions difficiles des classes laborieuses étaient dues, en bonne partie, à leur manque d’organisation sur le plan économique, alors que les tenants du capital, eux, avaient déjà compris les avantages de l’association pour consolider leur pouvoir.

Les mouvements ouvriers et agricoles, à eux seuls, ne pouvaient corriger la situation car ils étaient dépourvus de moyens. Il fallait donc moins combattre le capital, pensait Desjardins, que s’en donner un, dont on garderait la propriété et le contrôle, de manière à le mettre vraiment au service du milieu. C’est de cette intuition, longuement mûrie et appuyée sur une patiente étude de toutes les expériences d’organisation économique populaire en cours à l’époque, particulièrement en Europe, que Desjardins tira le projet de la caisse populaire.

Le crédit populaire

Comme la population n’avait pas l’habitude de l’épargne, constata Desjardins, il fallait d’abord la convaincre des avantages de la prévoyance et de l’épargne méthodique, sources de sécurité et de bien-être.

Ensuite, à partir de la mise en commun des économies individuelles et familiales, on pourrait constituer un capital local capable, à son tour, de devenir un bassin de crédit populaire, indispensable pour le développement du potentiel économique du milieu.

Desjardins donna donc à la caisse populaire, dès ses origines, une portée sociale qui la différenciait de tout ce qui existait déjà comme institution financière au pays. Ses buts étaient loin de la recherche du profitai s’agissait au contraire :

de créer, dans la population, la précieuse habitude de l’épargne ;
de contrer le drainage des capitaux vers les grands centres en gardant l’épargne dans les localités et les régions où elle se crée ;
de convertir cette épargne en une source de crédit accessible à tous, y compris aux personnes les plus modestes, et adapté à leurs besoins et à leur situation ;
de faire naître progressivement un grand nombre de réservoirs locaux de capitaux à la disposition des gens du peuple pour qu’ils puissent eux-mêmes développer les ressources de leur milieu, à leur profit et à celui de leur communauté ;
de susciter ainsi la création progressive d’un capital national capable de donner à la collectivité francophone une meilleure maîtrise sur les décisions économiques capitales pour son avenir ;
finalement, par la participation démocratique des membres et de leurs représentants élus, de contribuer à l’éducation de la population à l’économie, à la démocratie, à la responsabilité et à la solidarité.
C’est déjà dire combien l’institution nouvelle des caisses populaires se distinguait des banques traditionnelles, généralement retranchées à l’époque dans les opérations lucratives du crédit au commerce et à la grande industrie.

Une mission bien actuelle

Le Mouvement des caisses Desjardins regroupe aujourd’hui 4,7 millions de membres, rassemblés au sein de 1494 caisses populaires et caisses d’économie Desjardins, où ils sont représentés, dans l’administration courante, par 19 700 dirigeants bénévoles élus et où ils sont servis par 35 000 employés.

Le Mouvement comprend également 14 fédérations décaisses, elles-mêmes réunies en une confédération qui oriente, planifie et coordonne les activités de l’ensemble du réseau.

Par l’intermédiaire de cette confédération, les caisses sont en outre propriétaires, au nom et au bénéfice de leurs membres, d’une vingtaine de sociétés spécialisées dans les domaines des assurances, des placements, de l’investissement, des services fiduciaires, du courtage des valeurs mobilières, etc.

Bien que, dans les activités de tous les jours, les services dispensés par les composantes du Mouvement des caisses Desjardins puissent ressembler en plusieurs points à ceux des autres grandes institutions financières, des faits fondamentaux continuent de distinguer nettement le Mouvement des entreprises concurrentes.

D’une part, les usagers des caisses sont collectivement propriétaires de leurs caisses et celles-ci, en leur nom, sont à leur tour propriétaires des autres composantes du Mouvement.

On peut donc dire que les membres des caisses sont aujourd’hui maîtres d’une organisation financière qui gère un actif global de près de 50 milliards de dollars et qui a accumulé des réserves propres dépassant largement le milliard et demi de dollars. Ce n’est tout de même pas là un fait insignifiant dans un contexte où la plupart de nos organisations collectives sont très lourdement endettées.

D’autre part, malgré la complexité du Mouvement et l’étendue de ses structures, les membres de la base conservent un pouvoir de contrôle absolu sur l’ensemble du réseau à travers l’autorité que leur garantissent la loi et les règlements ; il s’agit là d’une précieuse et rare pénétration des valeurs et pratiques démocratiques dans le monde de l’économie et de la finance.

Autre fait important, c’est que la très large répartition de la propriété des caisses et du Mouvement ainsi que l’impartageabilité des réserves accumulées protègent une telle institution contre toute mainmise extérieure, la rendant par le fait même inaliénable. Comme les caisses et leur Mouvement n’ont comme raison d’être que le service aux membres, ils sont du même coup entièrement voués aux intérêts des communautés dans lesquelles ils sont enracinés.

Enfin, dans le Mouvement Desjardins comme dans les autres institutions coopératives, les excédents ne deviennent pas la propriété d’un petit nombre d’actionnaires, mais ils sont retournés aux usagers, soit collectivement sous forme de versements dans la réserve ou dans le fonds social et communautaire, soit individuellement sous forme d’une ristourne proportionnelle à l’usage des services.

Un engagement en faveur de la collectivité

Il n’est donc pas étonnant de retrouver la présence des caisses et du Mouvement Desjardins dans un grand nombre de projets et de débats importants pour la collectivité dont font partie leurs membres. Rien de ce qui est crucial pour l’avenir de cette collectivité ne peut laisser indifférente cette organisation collective qui n’a d’autre mission que l’amélioration progressive des conditions de vie et du bien-être de ses membres et de la collectivité en général.

C’est ce qui explique, par exemple, l’engagement marqué des caisses et du Mouvement dans une multitude de projets locaux ou régionaux de développement ou de mise en valeur des ressources du milieu. Une caisse n’a pas d’intérêts ailleurs que dans sa communauté ; elle fait corps avec cette dernière dans les difficultés comme dans la prospérité; comme son propre développement, sa propre croissance, sa propre survie sont liés à l’avenir de la localité où elle est enracinée, une caisse n’a pas d’autre choix que d’investir toutes ses énergies dans le développement de ce milieu, et cela tant sur les plans social, culturel, civil et communautaire que sur le plan économique.

C’est ce qui explique aussi la participation du Mouvement dans diverses initiatives plus larges (promotion de l’achat chez nous, de la protection de l’environnement, du développement régional, de la création d’emploi, etc.), qui ont pour objectif d’améliorer globalement la qualité de la vie dans notre société, qualité de vie qui n’est pas le résultat exclusif de la prospérité économique, mais le fruit d’un équilibre entre plusieurs dimensions de la vie collective, dont celles de l’égalité dans le pouvoir et de l’équité dans l’avoir.

C’est à la lumière de ces préoccupations qu’il faut analyser la prise de position du Mouvement Desjardins dans les discussions sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec.

Profondément ancré dans la société québécoise depuis près de cent ans, le Mouvement a toujours eu parmi ses objectifs d’aider les gens à prendre possession de leurs pleines capacités d’action, de façon à ce qu’ils puissent maîtriser leur destin individuel et collectif, La force de l’action collective s’appuie ainsi sur la double base des moyens nouveaux, rendus possibles par la mise en commun de certaines ressources, et du dynamisme des partenaires, qui trouvent dès lors dans leur participation à l’action collective un soutien efficace dans leur propre développement.

Il n’y a pas de grand destin sans liberté et sans fierté. Mais l’une comme l’autre n’ont pas l’habitude des raccourcis. Les organisations coopératives comme le Mouvement Desjardins continuent de proposer aux gens d’ici un cheminement par lequel ils peuvent, sans renoncer à leurs ambitions personnelles, travailler ensemble à «bâtir un avenir qui leur ressemblera».

(Guy Cameron a été conseiller en communication à la Confédération des caisses populaires et d’économie Desjardins du Québec, au moment de rédiger cet article).

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