Histoire du Québec

La mort du Bloc Populaire

Le Bloc Populaire Canadien est mort

Ce mercredi 22 juillet 1948 n’est pas seulement un nouveau triomphe pour Maurice Duplessis qui se retrouve avec 81 députés et une majorité triomphale, c’est aussi la mise en terre d’une façon définitive et sans appel d’un des rêves les plus fous qu’ait fait un parti nationaliste : Le Bloc Populaire.

Non seulement le bloc n’a pas présenté de candidat – alors qu’il avait encore quatre députés à la fin de la session – mais les amis d’hier se sont divisés et opposés. André Laurendeau, l’ancien chef provincial, a demandé aux gens de voter libéral, tandis que Maxime Raymond, le chef fédéral, conseillait de voter pour Maurice Duplessis.

Seul survivant du désastre, et encore parce qu’il a été plus un compagnon de route qu’un membre du parti, René Chaloult s’est fait réélire dans le comté de Québec, comme indépendant, grâce à la complicité tacite de Duplessis.

Pourtant, pendant quelques années, le Bloc a réuni non seulement un ensemble de personnalités qui vont continuer dans l’avenir à marquer les événements politiques et sociaux, mais tous les espoirs d’un parti nationaliste qui voulait être – et qui faillit le devenir – la vois du Québec traditionnel et francophone.

Que s’est-il passé? Remontons le temps pour essayer de comprendre la situation : nous sommes en 1942 et la crise de la conscription, causée par l’annonce du plébiscite, déchire le parti libéral tant au provincial qu’au fédéral. La rage au cœur – parce qu’ils avaient crue en la parole d’Ernest Lapointe – deux députés libéraux fédéraux, Édouard Lacroix (de la Beauce) et Maxime Raymond, de Beauharnois, sortent du parti en claquant la porte. Maxime Raymond, que beaucoup considèrent comme le fils spirituel d’Henri Bourassa, non seulement préconise l’indépendance totale du Canada vis-à-vis du Commonwealth mais il croit possible une égalité des deux nations.

Ce geste audacieux en entraîne d’autres. Pour les mêmes raisons, quatre députés provinciaux, qui se rappellent qu’Adélard Godbout avait promis de démissionner si cela arrivait, quittent le parti provincial. Ce sont Wilfrid Lacroix, Maurice Lalonde, J.-H. Leclerc, Louis-Philippe Lizotte. Pour ces quatre, c’est Québec d’abord… Ils ont derrière eux la Ligue de Défense du Canada qui est contre la conscription, mais aussi pour l’imposition d’un French Power avant la lettre…

Or tous ces gens, qui se rencontrent à l’intérieur de la mystérieuse patente (L’Ordre de Jacques Cartier), sont à la fois nationalistes et fédéralistes, tout en étant contre Maurice Duplessis.

Rapidement les conciliabules s’engagent. Maurice Duplessis qui est le chef de l’opposition provinciale, fait savoir qu’il les soutiendra s’ils s’en tiennent au plan fédéral, car il ne veut pas voir des gens lui voler sa clientèle.

Après une réunion au Château Frontenac, le 9 septembre 1942, Maxime Raymond fait savoir qu’il annoncera bientôt un nouveau parti. Entre-temps, René Chaloult, député indépendant, auréolé d’un acquittement résultant d’un mauvais procès qu’on lui a fait au nom des mesures de guerre, déclare qu’il soutiendra Maxime Raymond.

Paul Gouin, l’ancien chef de l’Alliance Libérale Nationale, se dit prêt à suivre André Laurendeau. Enfin, le chanoine Lionel Groulx dont l’autorité morale est toute puissante chez les nationalistes, donne son appui au nouveau parti.

Tout le monde attend avec impatience la déclaration de Maxime Raymond. Celui-ci prend la parole le 11 octobre 1942 :

« Un nouveau parti est né, il s’appelle le Bloc Populaire Canadien. Son mot d’ordre : Le Canada aux Canadiens, le Québec aux Québécois !

Le programme du Bloc est clair : est en faveur de la famille, de l’autonomie provinciale et des droits des Canadiens français à Ottawa. Le parti va lutter contre les taudis et soutiendra à la fois le corporatisme, le syndicalisme et la nationalisation de l’électricité, tout en étant pour un ordre social-chrétien. Le député Pierre Gauthier de Portneuf en sera l’organisateur avec Philppe Hamel ».

Le programme du parti a été inspiré par l’abbé Lionel Groulx et Georges Pelletier du Devoir. Seulement, à vouloir faire plaisir à tout le monde, on finit par mécontenter chacun. À preuve : le Congrès des Métiers du Travail juge le Bloc « réactionnaire ». Ça ne fait rien, on multiplie les assemblées populaires, et la première épreuve a lieu lors de l’élection partielle fédérale d’Outremont. Le parti libéral, avec l’appui tacite des conservateurs, présente le brave général Laflèche, qui veut devenir ministre, et qui ne jure que par l’armée et la guerre. Ce qui est tout à fait de circonstance, par ailleurs.

On oppose au général Laflèche un jeune avocat qui fait beaucoup parler de lui dans la Ligue du Canada, un certain Jean Drapeau (détail amusant, Marc Carrière, l’organisateur de Jean Drapeau a été arrêté – il sera dans l’avenir le grand patron de Dupuis, et il est remplacé par Michel Chartrand).

L’élection a lieu dans les conditions folkloriques habituelles et Laflèche l’emporte comme prévu. Mais Jean Drapeau, candidat des conscrits et soutenu par le Bloc, a quand même 7200 voix. Résultat qui rapporte de nouvelles adhésions au Bloc Populaire. Pourtant déjà entre Hamel et Lacroix, la rivalité s’installe. Chacun veut être le patron de l’autre…

Les ralliements ajoutent un peu à la confusion. Comment, en effet, agglomérer les idées de Philippe Girard, chef syndicaliste qui devient organisateur pour la région de Montréal, avec celles de Bourassa qui vante un ordre social chrétien et qui aime un peu, beaucoup, Mussolini ? Ça ne fait rien ! On ouvre déjà la campagne en disant « Dans moins de 10 ans, le Québec sera débarrassé de l’esprit de parti. Québec sera redevenu indépendant, politiquement et économiquement. » Or Maxime Raymond, le chef du parti, est un fédéraliste!

La confusion s’accroît lors d’une élection partielle, le 9 août 1943, où le candidat du Bloc, Armand Choquette, n’est soutenu ni par Philippe Hamel, ni par Chaloult, ni par Gouin. Choquette passe, mais de justesse. Le parti est divisé en deux groupes : l’un déclare la guerre à l’Union Nationale à Québec, l’autre jure que King est le premier ennemi à abattre.

Conséquence, on se dit des mots aigres-doux, on s’ignore et même on refuse de participer aux mêmes assemblées. Pour remplacer l’aile provinciale raccourcie, Maxime Raymond qui est un chef – mais qui n’a pas le sens du compromis – non seulement soutient Lacroix, mais appuie André Laurendeau.

Le 5 décembre, ce dernier rentre tandis que les autres sortent! Le 3 février 1944, Maxime Raymond déclare : « L’état central ne doit exercer que des pouvoirs délégués, limités, transitoires et exceptionnels », ce qui est confédéraliste en diable.

Bref, tout le monde va à la bataille avec enthousiasme mais chacun de son côté. Le 21 mai 1944, se tient au Palais Montcalm de Québec une grande assemblée dont le mot d’ordre est : Maxime Raymond à Ottawa, André Laurendeau à Québec.

Enfin arrivent les élections provinciales de 1944. Autre coup de théâtre : Pierre Gauthier et Édouard Lacroix quittent leurs sièges d’Ottawa pour se présenter à Québec. Mais on ne présente pas de candidat du Bloc contre René Chaloult que l’on espère récupérer, ni contre Paul Gouin. La campagne se fait en demandant la libération de Camillien Houde, ancien maire de Montréal, prisonnier dans un camp de concentration. Tandis que Fillion ou Laurendeau parlent de progrès social, Henri Bourassa du haut de ses 76 ans, parle de christianisme social.

Résultat : le Bloc Populaire sort de sa première élection avec 180 000 voix et 4 sièges, dont celui de Laurendeau dans Montréal-Laurier. Mais Édouard Lacroix perd le sien. La tension monte entre Laurendeau qui est le chef élu et Maxime Raymond qui se voudrait chef suprême. Mais attendons les élections fédérales! On va voir ce que l’on va voir !

Et on verra ! On voit Camillien Houde, qui n’adhère pas spécialement aux idées du Bloc, mais qui est reconnaissant, soutenir ses candidats, alors que Duplessis, dont les idées vont pourtant dans le même sens, appuie les conservateurs, pour faire battre le Bloc qui lui a déclaré la guerre.

Le 11 février 1945, c’est le désastre : le Bloc est réduit à deux députés, Maixme Raymond dans Beauharnois et Philippe Hamel dans Sainte-Marie. C’est la débandade. Lors d’une élection complémentaire en novembre, pour un siège au provincial en Beauce, Lacroix, dont c’est le fief, ne se présente même pas.

À l’assemblée de Québec, les quatre députés, sous la conduite d’André Laurendeau, vont faire leur travail, mais avec de moins en moins de conviction. Tantôt ils tonnent contre Maurice Duplessis (surtout Laurendeau) tantôt contre les libéraux, enfin de temps à autre contre le frère ennemi, René Chaloult.

Petit à petit, l’organisation se vide. Dès 1947, André Laurendeau commence à travailler au Devoir, tout en étant député. Or, c’est le dernier homme de prestige du bloc. Fin 1947, on sait qu’il ne se représentera pas. Le parti meurt à petit feu et ne verra même pas la prochaine élection. Le Bloc Populaire Canadien est mort.

Ce qui fut, pour certains, une aventure politique, a été un moment crucial dans l’histoire du nationalisme canadien-français. Si l’on excepte le phénomène momentané de la conscription, c’est le Bloc Populaire qui a regroupé le plus de gens de toutes tendances. Mais c’est justement cet amalgame qui, en explosant, a fourni la clarification nécessaire.

Nationaliste certes, Henri Bourassa qui parle de l’ordre chrétien, de l’indépendance du Canada et des droits des Canadiens français, d’un océan à l’autre… Le chanoine Lionel Groulx, son ami, qui n’est pas toujours d’accord avec Henri Bourassa et qui tout en étant pour l’ordre et la famille, parle de race élue et va même jusqu’à dire : Nous l’aurons notre État français ! Ce nationalisme est-il le même que celui de Maxime Raymond, préconisant la limitation du pouvoir central d’Ottawa : Le Canada aux Canadiens et le Québec aux Québécois ?

Est-ce bien le même nationalisme que celui de René Chaloult, qui voit pour l’avenir un Québec indépendant, politiquement et économiquement ?

Avec le temps, les idées du Bloc Populaire vont se diffuser à l’intérieur des partis survivants et à venir. La souveraineté Association plus tard, ou même le pouvoir français à Ottawa de Pierre Elliot Trudeau, en sont les enfants. Bien que le clivage se fasse : peut-on être nationaliste et fédéraliste ? Question que l’on se pose encore, ce qui prouve que, si le Bloc Populaire n’a pas survécu, à cause des trop fortes personnalités qui le composaient, le dilemme qu’il a illustré est éternel au Québec : Dilemme expliqué de façon lapidaire plus de 30 ans plus tard par le grand humoriste-monologuiste québécois Yvon Deschamps dans un de ses monologues : « Ce que le vrai Québécois veut, c’est un Québec indépendant dans un Canada uni ! »

(D’après La mort du Bloc Populaire Le Mémorial du Québec, tome VI, 1939-1952, Éditions du Mémorial Inc., p. 195-201)

Bloc populaire st jean

Fête de St Jean

La fête de Saint-Jean en 2014. Photo : Histoire du Québec.ca