Histoire du Québec

Atteindre l'Orient par le Nord

Atteindre l’Orient par le Nord

« Il ne reste plus qu’une voie à découvrir, celle qui passe par le nord, car en partant d’Espagne ils ont découvert les Indes occidentales et leurs mers, et du Portugal les Indes orientales et leurs mers ». C’est en ces termes qu’en 1527 le marchand anglais Robert Thorne résume la situation à la fin d’un siècle d’exploration. Son propos explique les efforts que les nations nordiques, l’Angleterre et la Hollande en particulier, vont déployer pendant un siècle pour trouver un passage par les mers polaires et rattraper Espagnols et Portugais.

Si l’on excepte les voyages de John Cabot et de quelques autres à la fin du XVe siècle, l’Angleterre ne s’intéressa que tardivement à l’exploration ; elle ne disposait pas, comme l’Espagne, d’un surcroît de potentiel humain permettant le recrutement de jeunes hommes audacieux ; elle n’avait pas été touchée comme le Portugal, par l’esprit de croisade et s’était occupée d’affaires intérieures, alors que les nations ibériques ouvraient les grandes routes maritimes du monde.

Cependant, dès 1540, les pirates turcs rendaient dangereuse la traversée de la Méditerranée pour les navires anglais allant chercher des épices au Levant. Simultanément, l’Espagne et le Portugal renforcèrent leur contrôle des routes menant aux Indes occidentales ou orientales. Coupés de leurs sources de ravitaillement méridionales, les marchands anglais s’intéressèrent davantage aux possibilités des mers du Nord.

Atteindre l'orient par le nord

L’équipage de Barents quitte le navire bloqué par les glaces. Gravure de Gerrit de Veer, 1598. De 1596, alors qu’ils cherchaient un passage vers la Chine, Willem Barents et ses hommes, pris par les glaces au large de la Sibérie, furent obligés d’abattre un ours polaire pour se nourrir. La glace souleva lentement leur bâtiment et l’écrasa, els obligeant à passer une partie de l’hiver sur la banquise.

Un peu que l’on connaissait de ces régions aurait dû décourager toute velléité de voyages dans l’Arctique. La navigation dans ces régions réservait à l’explorateur toutes les difficultés et souffrances qu’il connaissait ailleurs, exceptée la soif, car la neige et la glace qui tuent peuvent également sauver des vies humaines.

Dans ces mers, les tempêtes étaient aussi fortes que sous les tropiques et le scorbut se révélait également virulent. Certes, les matelots n’avaient pas l’occasion d’affronter des tigres ou des éléphants, mais l’ours polaire constituait un redoutable adversaire, ainsi que les hommes de l’expédition de Willem Barents devaient en faire l’expérience en 1595. Les Esquimaux se montrèrent parfois sauvages, et parfois drolatiques, comme le prouvent les descriptions de chasseurs couverts de fourrures, dansant lourdement au son d’une musique élisabéthaine, ou rivalisant avec leurs visiteurs anglais à qui imiterait le mieux des bruits d’animaux. Ils pouvaient aussi être franchement hostiles.

Sous les tropiques, l’océan était navigable toute l’année, alors que dans les mers polaires, pendant des mois d’affilée, le blizzard ôtait toute visibilité. Les navires se laissaient prendre et écraser par les glaces les uns après les autres. Sous ces hautes latitudes, la déclinaison se révélait plus irrégulière et la rapide décroissance de la longueur du degré de longitude rendait pratiquement impossible le calcul du point ainsi que l’établissement des cartes de cette côté tourmentée, aux innombrables fjords, détroits et îles. Le voyageur ne pouvait donc profiter de l’expérience acquise par ses devanciers.

La cartographie se heurtait à une difficulté supplémentaire. Les cartographes du Moyen Âge avaient jonché les mers nordiques, comme les mers du sud, des terres imaginaires. On disait que la plus importante de ces îles mystérieuses était celle de Frisland, née de l’amalgame d’une île imaginaire avec la partie sud du Groenland. Jusque vers 1750, les cartes des explorateurs comportaient le dessin bien net de Frisland, en la séparant de la partie septentrionale du Groenland par un large détroit – évidemment inexistant.

Quelque terribles que furent les difficultés rencontrées par les explorateurs, leur quête ne s’en poursuivit pas moins avec ténacité. Cet entêtement s’explique par l’importance de l’enjeu. S’il était possible d’atteindre Cathay par le nord, les appontements de Bristol, de Londres, d’Amsterdam ploieraient sous le poids des cargaisons de clous de girofle, de cannelle, de poivre et de noix de muscade, de ces épices qui parfumaient les entrepôts de Lisbonne et de Séville.