Histoire du Québec

Animaux fantastiques et réels

Animaux fantastiques et réels

Animaux fantastiques… La tendance générale, qui consistait à croire qu’un petit peu plus loin on découvrirait mieux ou plus étrange, empêcha souvent l’explorateur de s’intéresser à ce qu’il avait sous ses yeux. Nourris des descriptions détaillées et des surprenantes illustrations d’hommes étranges et d’autres bizarreries monstrueuses, que contenaient les chroniques rédigées au XIVe siècle par Sir John Mandeville, les voyageurs s’entêtaient à rechercher ces créateurs, alors que des merveilles d’une essence plus terrestre les attendaient à chaque tournant de la route.

Durant des siècles, les monstres de Mandeville freinèrent l’évolution vers une véritable objectivité scientifique. En 1595, au retour d’une expédition aux Amériques, qui l’avait conduit en Guyane à la recherche de l’El Dorado, Sir Walter Raleigh écrivait encore : « Près de Arui, il existe deux rivières, l’Atoica et la Caora, et sur la Caora il y a une nation de gens qui ne portent pas la tête sur les épaules. On peut croire qu’il s’agit d’une fable mais, pour ma part, je suis sûr que c’est vrai. Mandeville parle d’une telle nation et pendant des années ses récits ont été considérés comme des fables, et toutefois depuis la découverte des Indes orientales nous nous sommes aperçus que ses relations étaient exactes en ce qui concerne des choses que nous pensions incroyables ».

En dépit des assertions de Raleigh, la découverte des Indes orientales n’apporta pas d’élément qui pût confirmer les fables de Mandeville. Raleigh acceptait l’idée de ces monstres et les localisait dans quelque région de l’Amérique du Sud.

Autre facteur qui rendait la réalité plus confuse encore, les explorateurs avaient une propension à l’exagération. Pour justifier leurs expéditions auprès de commanditaires rusés, de rivaux soupçonneux, ils enjolivaient. Déjà nette chez Clomob, cette tendance est plus forte encore chez Raleigh. Sa réputation étant fonction des résultats de sa recherche de l’or sur les rives de L’Orénoque, il nous offre de la vallée de cours d’eau une description qui constitue une des peintures les plus attrayantes de toute la prose laissée par les explorateurs.

« Jamais je n’ai pas vu pays aussi splendide, contrée offrant de plus riches perspectives; collines si élevées, dominant ça et là les vallées; le cours de la rivière se divise en plusieurs branches, les plaines se rejoignent sans broussailles ni chaumes… les daims bondissent à travers chaque sentier, les oiseaux, au soir, chantent mille mélodies dans les arbres… Une douce brise d’est rafraîchit l’air. De par leur composition, les pierres que nous ramassons nous promettent de l’or ou de l’argent. »

Raleigh trouva effectivement de l’or, mais les machinations de ses ennemies le frustrèrent du crédit de cette découverte. A d’autres égards, cet explorateur certainement sincère manquait d’objectivité par désir d’impressionner, et aussi parce qu’il croyait aux affabulations de Mandeville ainsi qu’à l’existence, quelque part en amont, du royaume de l’homme en or « El Dorado ».

Cette surprenante tendance des voyageurs et des explorateurs de la Renaissance à confondre objectivité et exagération s’explique, certes, le nouvel humanisme italien commençait à influencer la pensée européenne, mais les modes de raisonnement, hérités du Moyen Âge et rarement incisifs, jouaient encore un rôle prépondérant. Face à un objet, l’homme du Moyen Âge se contentait de le comparer à un autre au lieu de chercher comme nous à définir ses dimensions, sa composition, sa couleur. L’allégorie, la moralisation, l’analogie, autant de processus utilisés par l’homme du Moyen âge et celui de la Renaissance pour limiter le choc ressenti à la vue de quelque chose de nouveau dans sa pleine vérité. La valeur de ce processus de raisonnement par analogie fut mise en question par l’ère des explorations, qui multipliait les contacts, à une échelle jusqu’alors inconnue, entre un grand nombre de personnes et des réalités nouvelles.

Les progrès dans le domaine de la science et de la technique – en fait dans toutes les activités tendant à une amélioration des conditions de vie – dépendaient de l’aptitude à formuler une définition nouvelle, plutôt que de renvoyer à un concept déjà connu. Cette évolution ne fut pas aisée. Simon Sigoli, un Florentin du XVe siècle, décrit par exemple en ces termes la première girafe qu’il vit : « Presque comme une autruche, sauf que son poitrail, au lieu de porter des plumes, a une très fine laine blanche… L’animal a des sabots de cheval et des pattes d’oiseau… il porte des cornes comme un bélier ».

La tendance à détailler au lieu de chercher à consolider une impression générale persista jusqu’au milieu du XVIe siècle. Dans son journal de la circumnavigation de Magellan, Pigafetta, pour décrire les manchots et les phoques les compare aux oies et aux loups. En 1555, donc fort avant dans ce siècle, la description que nous donne Richard Eden d’une tête d’éléphant exposée à Londres révèle cet aspect typique de la confusion d’esprit de la fin du Moyen Âge, mélange d’observation, de pieux émerveillement et de respect des légendes. « Je l’ai vue et je l’ai même vue de mes yeux, mais surtout avec toutes les facultés de mon intelligence et de mon esprit, et ce travail m’a permis d’admirer la finesse et la sagesse du grand maître d’oeuvre… Pline et Solin écrivaient que les éléphants ont bon caractère. Qu’ils rencontrent en un lieu sauvage un homme égaré, ils le guident gentiment en le devançant jusqu’à le ramener sur le bon chemin ».

Vers la fin du XVIe siècle, la pensée européenne devint plus objective. Les esprits instruits rejetaient les modes de pensée du Moyen Âge. La méthodologie moderne vit le jour et l’on s’efforça de rechercher l’explication des faits par l’observation, en procédant par hypothèses et expériences.

Lorsqu’il s’agissait de grands sujets, le jugement était encore souvent inconsciemment déformé, comme dans le cas des remarques de Raleigh sur la Guyane. Mais certains rapports, d’ailleurs de plus en plus nombreux, prouvaient un souci méticuleux de l’observation. Ainsi un voyageur florentin donne, dès 1597, une description détaillée d’une sandale japonaise : « Le soulier est fait d’une semelle d’un seul tenant, à brins de paille jumelés et tressés, ou parfis en cuir, avec une languette fixée aux extrémités de la semelle et qui recouvre le pied; une autre lanière, fixée à la précédente, est disposée de façon à passer entre les deux gros doigts du pied. De la sorte, la semelle est solidement assujettie. Pour l’ôter, il suffit de lever le talon et de secouer le pied, qui se libère rapidement ».

Les descriptions des voyageurs gagnaient donc en précision mais, parallèlement, les Européens faisaient preuve d’une plus grande aptitude à comparer ou à opposer d’une plus grande aptitude à comparer ou à opposer les caractères des sociétés indigènes – leurs lois, leur coutumes, les rites du mariage, leurs religions et le régime alimentaire – aux mœurs si différentes des habitants de l’Europe. On en venait à considérer l’indigène non plus comme un animal intelligent ou un spécimen de muséum, mais comme un être humain, digne d’être sérieusement observé.

Hippopotame

Un hippopotame bizarre, peint par un peintre autrichien du XVIe siècle, à l’allure d’un cheval très trapu, portant un grotesque tête de chien. L’Artiste s’est peut-être inspiré du récit de voyage d’un explorateur européen, auquel il aurait été donné de voir un hippopotame en Afrique. Mais, comme ses contemporains, il ne pouvait se représenter cette bête étrange qu’à travers les animaux qu’il connaissait. L’influence des explorateurs ultérieurs entraîna une évolution de l’approche de ces problèmes, qui d’imaginative devint plus scientifique et s’appuya sur des observations précises. Hippopotame, tirée d’un album d’aquarelles autrichien, fin du XVIe siècle. Codex 2647, Osterreichische Nationalbiliothek, Vienne.