Histoire du Québec

L'affaire Bernonville

L`affaire Bernonville

Né à Auteuil, près de Paris, descendant d’une famille religieuse française et fervent catholique lui-même, Jacques Dugé comte de Bernonville  (1897 – 1972) s’inscrit dans les chasseurs alpins pour la Première Guerre mondiale, où il devient commandant bardé de décorations, dont la croix de guerre l’ordre de la Légion d’honneur dont il est le plus jeune officier français. Dans les années 1920, il combat pour la France en Syrie, au moment de l’insurrection druze.

Il milite dans des mouvements d’extrême droite française prônant le retour à la monarchie et il est arrêté pour menées royalistes et à cause de son implication dans le complot de la Cagoule visant à renverser la République.

Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le comte de Bernonville est nommé chef de bataillon des chasseurs alpins. Après la défaite de la France, il rejoint le gouvernement du maréchal Pétain, à Vichy. Il est nommé directeur des études à l’école de la Milice française, créée le 30 janvier 1943 par Joseph Darnand (le directeur de l’école est un Acadien d’origine américaine, M. du Vair).

De Bernonville prête serment à Hitler à l’automne 1943 et s’inscrit dans le 9e régiment du Brandebourg, unité des Waffen-SS. Il traque des résistants, notamment, en mars 1944, lors des combats au Maquis des Glières, où le 26 mars 1944, en compagnie de trois bataillons allemands et de 400 hommes de la police allemande et de SS, Bernonville donne la chasse aux maquisards patriotes. Quelque 180 hommes sont capturés et certains d’entre eux sont torturés et tués. Par la suite, Bernonville commet d’autres exactions en Saône-et-Loire. Il dirige des interrogatoires de résistants au cours desquels on pratique la torture (faits prouvés par le tribunal).

En mai 1944, il est nommé directeur au Maintien de l’Ordre en Bourgogne et à Lyon. En août 1944, devant l’avance des Alliés, le comte opte pour partir pour l’Allemagne, où il suit un stage en vue des missions de sabotage derrière les lignes alliées. Ensuite il est parachuté près de Melun pour faire sauter un pipeline d’essence alimentant les armées alliées (notamment, de la 1re Armée française), mais il déserte et se cache chez les Jésuites.

De monastère en monastère, le comte de Bernonville fuit les autorités françaises et finalement, il rejoint l’Espagne, en 1945, déguisé en prêtre. L’année suivante, il fuit à New York et en novembre 1946, il s’établit au Québec. Il entre au Canada sous un faux nom et se présentant comme un prêtre.

En 1947, en France, il est jugé in absentia dans un tribunal de Toulouse qui le condamné à mort pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, le 8 octobre 1947.

Au Québec, de Bernonville trouve d’abord un emploi à la Commission des liqueurs, puis il devient commis de bureau chez Plourde et Frères du village de Saint-Pacôme.  Mais il vit toujours sous le nom d’emprunt de Jacques Benoit, même si tous les voisins savent qu’il a été « le bras droit de Pétain ». En 1947, débarquent au Québec  sa femme, Isabelle, et trois de ses filles, Catherine, Josianne et Chantal.

À la fin de 1947, il trouve un travail à la Compagnie franco-canadienne de produits laitiers à Granby, où il est reconnu par un ancien résistant français. Se sachant découvert, le comte de Bernonville se présente devant l’officier d’immigration canadienne, à la mi-janvier 1948. Il révèle son identité et demande à être admis comme citoyen canadien.

La France demande son extradition et les autorités canadiennes se penchent plutôt sur l’expulsion de Bernonville vers les États-Unis, d’où il sera extradé immédiatement à la France comme criminel de guerre et collaborateur d’Hitler (la position du Canada est un peu délicate, la peine de mort ayant été prononcée contre Bernonville en France, c’est pourquoi le pays préfère le renvoyer vers les États-Unis).

C’est en ce moment que la sordide affaire Bernonville éclate.

Les positions sont prises et le thème coupe en deux le Canada. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le Canada soit scindé sur une affaire politique, mais cette fois la barrière ne passe pas entre le Canada français et le Canada anglais.

S’il est vrai que d’un côté, le Canada anglophone tout entier soutient l’extradition du comte, une partie du Québec francophone s’en joint dans la lutte contre le Québec nationaliste et religieux.

Les défenseurs du comte de Bernonville ne veulent rien admettre des crimes de cet homme assidu à la messe. Il est présenté comme la pauvre victime de fonctionnaires anglais enragés contre l’immigration française et infiltrés de communistes et de francs-maçons.

Il ne faut pas simplifier. Parmi les amis du comte, on voit le maire de Montréal, Camillien Houde, le sénateur Jean-Marie Dessureault, les députés fédéraux et provinciaux Bona Arsenaut, Frédéric Dorion, Henri Courtemanche, Paul-Edmond Gagnon, René Chaloult, Alfred Plourde, Mgr Maurice Roy, archevêque de Québec, Mgr Ferdinand Vandry, recteur de l’Université Laval et Mgr Olivier Maureault, recteur de l’Université de Montréal, les dirigeants de la Société Saint-Jean-Baptiste, l’abbé Lionel Groulx, M. Camille Laurin, futur « père de la Loi 101 » et plusieurs autres personnages illustres.

Dans le cadre de l’affaire Bernonville, un «Comité de défense des réfugiés français» est mis sur pied par l’historien Robert Rumilly, citoyen français qui réside au Canada depuis 1928.

Les partisans francophones de l’extradition du comte de Bernonville sont également nombreux. En effet, on y trouve le chef du Parti libéral du Canada et futur premier ministre Louis Saint-Laurent, des héros de guerre francophones, les écrivains Roger Lemelin, Jean-Charles Harvey, Jean-Louis Gagnon et plusieurs intellectuels, artistes, hommes anticléricaux qui demandent que Bernonville soit expédié à la justice française ou au moins, aux Américains.

Cependant, force est de constater que les élites nationalistes québécoises de la fin des années 1940 et le début des 1950, dans leur ensemble, ont soutenu ce collaborateur de l’Allemagne nazie, ce criminel de guerre jugé et condamné à mort par ses crimes.

Force est d’admettre que si les défenseurs de Bernonville ne connaissaient rien, au début, du passé du collaborateur et criminel de guerre, les campagnes de la presse libérale anglophone et francophone, ainsi que les efforts de Francisque Gay, alors ambassadeur de France au Canada, ne leur permirent pas, très rapidement, d’ignorer la nature des accusations qui pesaient contre le comte. Cela ne les dissuada pas pour autant de le soutenir avec vigueur.

La roue tourne au ralenti, l’affaire Bernonville jouant désormais le rôle de première importance lors des élections provinciales et fédérales. Chaque décision est prise avec de longs délais et après d’interminables discussions…

Finalement, voyant ses chances d’obtenir l’asile diminuer, Bernonville s’enfuit pour le Brésil en 1951. La France demande son extradition en 1952, mais en 1956, la Cour suprême du Brésil tranche : le comte peut y rester.

Jacques Dugé comte de Bernonville sera tué en avril 1972 par le fils de sa domestique. Son corps est découvert sous un portrait du maréchal Pétain, son patron et son père spirituel.

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Affaire bernonville

Yves Lavertu, L`Affaire Bernonville, le Québec face à Pétain et à la Collaboration (1948-1951)

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