Histoire du Québec

Médecine par la divination

Médecine par la divination

Les jongleurs et les devins n’étant appelés que pour connaître les désirs innés de l’âme, pour juger des sorts, et pour les ôter, doivent aussi être regardés comme des médecins d’un ordre supérieur aux lois communes de la nature. Aussi n’est-ce point par elle qu’ils se gouvernent dans le genre des remèdes qu’ils prescrivent pour la guérison de ces maladies extraordinaires. C’est l’esprit avec qui ils prétendent avoir des communications, c’est leur caprice, leur imagination échauffée par l’enthousiasme qui les saisit, ou qu’ils affectent, qu’ils consultent plutôt, que la proportion d’aucun remède convenable à l’état présent du malade.

J’ai déjà parlé fort au long, dans l’article de la religion, de ces divins ou de ces charlatans, lesquels, héritiers de ces malheureux restes d’un art infâme, qui a soutenu longtemps le paganisme, et qui a séduit pendant tant de siècles la multitude des nations, continuent encore à tromper les hommes, en abusant ou de leur confiance impie dans les opérations réelles des esprit de ténèbres, ou de leur sotte crédulité dans leurs ministres, qui les jouent par des prestiges et des tours de passe-passe.

Laissant donc à chacun la liberté de porter sur nos jongleurs tel jugement qu’il lui plaira, je ne ferai que décrire les malades, lesquels sont assez malheureux pour passer par leurs mains.

Le jongleur, avant que de commencer ses opérations, se prépare une suerie telle que je l’ai décrite ou une cabane semblable de six ou sept pieds de haut, laquelle répond à ce qu’on appelait dans le paganisme adyta ou penetralie, qui étaient des lieux obscurs et ténébreux, où l’on rendait les oracles.

Il a cette différence néanmoins, entre la suerie et cette cabane, que celle-ci reçoit du jour par en haut, comme pour donner lieu à l’esprit d’y entrer, au lieu que la première est entièrement fermée. Le jongleur se cache dans ce sanctuaire avec son sac, dans lequel, outre son tabac et sa pipe, il porte toujours ce que j’ai appelé son oïron et son manitou, qu’on peut regarder comme ses talismans où réside toute sa vertu. Avec cela il compose souvent une espèce de breuvage préparatoire pour se disposer à recevoir l’impression de l’esprit, de la même manière que la Pythie mâchait le laurier avant que de consulter Apollon, et de monter sur le trépied sacré (Athénée, II, 37b-38b, dit qu’on distinguait deux sortes de trépieds; l’un était une coupe, et l’autre un chaudron, ou pour mieux dire une espèce de marmite, dont la partie inférieure portait sur trois pieds. Ils servaient à mettre du vin. Ils étaient le prix des vainqueurs dans les jeux dédiés à Bacchus, et ils convenaient à Apollon te à Bacchus : à Apollon, à cause de la certitude de certains de ses oracles; à Bacchus, parce que le vin fait dire la vérité, et qu’on dit communément de ceux qui disent vrai qu’ils parlent e tripode. Mais ce n’était pas là le trépied pythique; c’est ce que dit expressément Semus de Délos qu’Athénée cite en cet endroit.) Ou plutôt d’y entrer, et de s’y cacher.

Car, quoique communément on regarde le trépied delphique comme une table ou un siège à trois ou même quatre pieds, ainsi que le dit Jamblique, je crois, selon les conjectures que j’en puis faire, que le trépied sacré était un tabernacle, tel à peu près qu’Hérodote a décrit la suerie des Scythes, composé de trois pièces qui se réunissaient par le haut, et s’écartaient par en bas, qu’on couvrait ensuite de peaux, de voiles, ou de tapisseries, ce qui lui fit donner par les Latins le nom de cortyna, une courtine.

Le jongleur ainsi préparé commence à agiter la tortue qu’il tient à la main, et à chanter pour invoquer l’esprit, qui lui fait sentir sa présence, comme il le faisait autrefois par un vent impétueux, un mugissement de la terre, et une agitation violente du tabernacle où il est enfermé.

Le père Le Jeune, ayant suivi les Sauvages micmacs à la chasse, fut présent à une de ces actions. Il dit qu’il se persuada d’abord que c’était le jongleur qui ébranlait cette cabane; que néanmoins cela ne laissait pas de lui causer une extrême surprise, ayant vu de jeunes gens suer, en la dressant, de la fatigue et de la peine qu’ils prenaient pour l’affermir; et que d’ailleurs il ne pouvait pas comprendre comment un homme seul pouvait l’agiter si violemment et si longtemps, et qu’il pût avoir assez de force pour résister à ce travail. Mais il ajoute que des Sauvages, lui parlant à cœur ouvert, l’avaient assuré que le jongleur n’y avait aucune part : que l’édifice était quelquefois si solide qu’à peine un homme pouvait-il l’ébranler, que lorsqu’il paraissait le plus puissamment secoué, que le sommet du tabernacle pliait jusqu’à terre, on en voyait par en bas les bras et les jambes du jongleur, de sorte qu’il était évident qu’il n’y touchait pas.

Le même auteur (Paul Le Jeune, S.J. Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle-France, en l’année 1634, ch. 4, « De la créance, des superstitions, et des erreurs des Sauvages montagnais ». R.G. Thwaites, Relations des Jésuites, vol. 6, Cleveland, 1897, p. 162 et suivantes, XIV, 637c) parle d’une autre sorte de trépied qui était un instrument de musique, ainsi nommé parce qu’il était fait sur le modèle du trépied delphique. Il était de l’invention de Pythagore de Zacynthe. Mais outre qu’il cite un auteur lequel dit que cet instrument était un de ceux qu’on ne savait s’ils avaient jamais existé, ou qu’il avait été si peu en vogue qu’il était presque entièrement inconnu, la description qu’en donne ensuite Athénée est telle qu’on n’en peut guère tirer aucune connaissance de la forme du trépied pythien.

Quoi qu’il en soit, c’est alors que le jongleur entre dans cet enthousiasme, et dans ces symptômes de fureur divine, que les païens voyaient dans leurs pythies, dans leur sibylles et dans leurs devins; c’est alors qu’il fait tous les prodiges, ou tous les prestiges, dont il éblouit les yeux des spectateurs, qui les attribuent à la puissance de l’esprit étranger, lequel anime tous ses ressorts, qui agit par son organe. C’est aussi au plus fort de ces agitations qu’il prononce sur l’état du malade, et sur les remèdes qui lui conviennent.

Ces remèdes souverains pour rendre la santé sont des festins à chanter et à manger, des danses de plusieurs sortes. Une surtout où ils s’entre-jettent des sorts comme pour se faire mourir, et où l’on en voit plusieurs qu’on croirait verser quantité de sang par le nez et par bouche. Ce sont des jeux de plat, de crosse et des pailles : la fête de l’Onnonhouarori ou de la folie, et d’autres choses semblables, qui, tout extravagantes, qu’elles sont, dès que le jongleur a prononcé, sont sur-le-champ exécutées avec tant d’exactitude et de ponctualité que, quelque extraordinaire que soit la chose qu’il demande, tout est en mouvement pour la trouver, et que la seule décision du jongleur fait agir quelquefois plusieurs villages ensemble.

Le malade, qui ordinairement a plus besoin de repos que de tout le reste, est exposé pendant cette cruelle cérémonie, quelque longue qu’elle puisse être, à tout le bruit de ces bacchanales, dont le seul étourdissement qu’elles lui causent serait capable de le faire mourir. C’est peu de chose encore que le bruit, ces pauvres malheureux sont à la discrétion de ces empiriques, qui les soufflent, qui les sucent, qui les pressent avec une violence frénétique dans les parties du corps où ils souffrent de plus de mal, de sorte qu’ils ont plus l’air et l’action de bourreaux que de médecins. Quelquefois ils les font entrer dans la suerie avec eux : d’autrefois il les font danser et jouer : souvent il les promènent à pas lents au milieu des brasiers des cabanes, sans que le feu les endommage en aucune manière. Enfin ils les fatiguent de telle sorte qu’ils sont plus malades d’avoir été jonglés que de leur maladie même.

On attend du jongleur qu’il déclare celui qui a donné le maléfice, qu’il découvre en quoi il consiste, qu’il pronostique sur l’état de la maladie, et s’il se peut qu’il la guérisse.

Il est assez facile à ceux de la nation de prononcer sur l’auteur du mal. Ils n’ont qu’à nommer quelque personne de celles qui ont mauvaise réputation, et qui sont odieuses ou suspectes. Qui que ce soit qu’ils désignent, parmi ceux ou celles de ce caractère, ils sont assurés d’être crus, et de faire plaisir au public. Un jongleur étranger devrait être un peu plus embarrassé, mais il a soin de s’informer auparavant en secret. Sans prendre même tant de précautions, il est toujours bien instruit par un assez bon nombre de gens qui lui communiquent leurs soupçons, et qui sont ensuite assez sots pour croire qu’il a deviné, ou assez habiles pour en faire semblant.

Il est encore plus aisé au jongleur de découvrir le sort et de le montrer. Il n’a qu’à le préparer d’avance lui-même, et à le cacher où bien lui semble. Le plus souvent néanmoins il le tire du corps du malade. Ce seront tels signes qu’il lui plaira, de petits ossements, des cheveux, des morceaux de fer ou de cuivre qu’il insère dans sa bouche, et qu’il en retire habilement, après avoir mordu le malade jusqu’à lui faire perdre connaissance. Ensuite de quoi il feint de l’avoir fait sortir de la plaie, et est assez heureux pour persuader à ce misérable qu’il lui a fait un grand bien. S’il lui a donné quelque vomitif propre à lui faire rendre jusqu’aux entrailles; qu’il en sorte quelques grumeaux de sang, quelques matières noires ou purulentes : c’est là qu’est l’otkon, l’esprit ou le sort qui le tuait. Il le montre avec joie, et s’applaudit d’avoir vaincu un si cruel ennemi.

Le pronostic est plutôt heureux que malheureux, et laisse toujours entrevoir de grandes espérances. Le malade, après cela, n’a qu’à crever, c’est pour son compte. Le jongleur a mille raisons pour sortir d’intrigue. Il n’en perd point son crédit, et il n’en est pas moins bien payé. C’est, ou le charme, qui était au-dessus des remèdes, ou quelque chose d’essentiel que le jongleur avait prescrit à quoi l’on a manqué. Enfin c’est toujours le mort qui a tort, et la malheureuse destinée de ces pauvres infortunés, qui expirent quelquefois dans le temps même qu’on pronostique leur guérison, ne peut point détromper ces peuples aveuglés, que le démon tient dans son esclavage. Ils ont toujours leur confiance dans leurs faux prophètes,quoique mille expériences dussent leur avoir appris qu’on ne guérit point entre leurs mains; qu’il n’y a rien de moins solide pour l’ordinaire que leurs prédictions; et que souvent même elles se combattent et contredisent lorsqu’il y a plusieurs jongleurs ensemble, ou du moins qu’elles sont aussi enveloppées que l’étaient les oracles que les faux dieux rendaient par la bouche de leurs devins et de leurs pythonisses.

Lorsque les Caraïbes ont recours à leurs devins, ils accompagnent toujours cette cérémonie du sacrifice fait au démon. « Il faut, avant toutes choses, dit le ministre Rochefort, que la case, en laquelle le boyé doit entrer, soit bien nettement préparée : que la petite table, qu’ils nomment matoutout, soit chargée de l’anakri pour Maboya, c’est-à-dire d’une offrande de cassave et d’ouicou pour l’Esprit malin, et même des prémices de leurs jardins, si c’est la saison des fruits. Il faut aussi qu’il y ait à l’un des bouts de la case autant de petits sièges qu’il doit se trouver de personnes à cette détestable action (César de Rochefort, Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique, II, 24, Rotterdam, 1658, p. 507).

« Après ces préparatifs, le boyé, qui ne fait jamais cette œuvre de ténèbres que pendant la nuit, ayant soigneusement fait éteindre tout le feu de la case et des environs, entre dans cette obscurité. Ayant trouvé sa place à l’aide de la faible lueur d’un bout de tabac allumé qu’il tient en sa main, il prononce d’abord quelques paroles barbares : il frappe ensuite de son pied gauche la terre à plusieurs reprises, et ayant mis en sa bouche le bout de tabac qu’il porte en sa main, il souffle cinq ou six fois la fumée qui en sort, puis froissant entre ses mains le bout de tabac, il l’éparpille en l’air. Et alors le diable évoqué par ces singeries, ébranlant d’une furieuse secousse le faîte de la case, ou excitant quelque autre bruit épouvantable, comparaît aussitôt, et répond distinctement à toutes les demandes qui lui sont faites par le boyé.

« Si le diable assure que la maladie de celui pour lequel il est consulté n’est pas mortelle, pour lors le boyé et le fantôme qui l’accompagne s’approchent du malade pour l’assurer qu’il sera bientôt guéri : et pour l’entretenir dans cette espérance ils touchent doucement les parties les plus douloureuse de son corps. Les ayant un peu pressées ils feignent d’en faire sortir des épines, des os brisés, des éclats de bois et de pierre, qui étaient, à ce que disent ces malheureux médecins, la cause de son mal. Ils humectent aussi quelquefois de leur haleine la partie débile, et l’ayant sucée à plusieurs reprises, ils persuadent au patient qu’ils ont par ce moyen attiré tout le venin qui était en son corps, et qui le tenait en langueur. Enfin, pour la clôture de tout cet abominable mystère, ils frottent tout le corps du malade avec le suc du fruit de junipa, qui le teint d’un brun fort obscur, et qui est comme la marque et le sceau de sa guérison.

« Celui qui croit avoir été guéri par un si damnable moyen a coutume de faire en reconnaissance un grand festin, auquel le boyé tient le premier rang entre les conviés. L ne doit pas oublier l’anakri pour le diable, qui ne manque pas de s’y trouver; mais, si le boyé a recueilli de la communication qu’il a eue avec son démon que la maladie est à la mort, il se contente de consoler le malade, en lui disant que son dieu, ou pour mieux dire son diable familier, ayant pitié de lui, le veut emmener en sa compagnie, pour être délivré de toutes ses infirmités. »

La manière de guérir par la divination est absolument répandue chez toutes les nations de l’Amérique, qui, comme nous l’avons dit, ont toutes leurs devins ou leurs charlatans. La méthode peut être différente chez les divers peuples quant aux circonstances, mais elle est la même quant à la substance et quant au fond.

Les malades sont assez soignés pendant qu’on espère et qu’on a intérêt de les guérir, mais ils sont abandonnés avec trop de facilité dès qu’on commence à perdre espérance. J’en sauvé un deux fois dans le danger où il était de mourir, la première fois de froid, et la seconde de faim, si par bonheur pour lui je n’eusse été appelé, et si je n’eusse pourvu à ces deux besoins, de la manière que je jugeai lui être plus convenable.

(Tiré du Moeurs des Sauvages Américains, comparés aux mœurs des premiers temps, par Joseph-François Lafitau)

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