Histoire du Québec

Gloires françaises

Gloires françaises

Héros pacifiques du Champ de Bataille

Le duc d’Orléans, présentant au duc de Saxe-Weimar les médecins du Val-de-Grâce, lui disait : « Je vous présente nos médecins militaires; ce sont des savants et des soldats. » On ne saurait mieux dire, car ils unissent en eux le courage militaire et le courage civil. Soldats, ils sont exposés à tous les périls de la guerre. Ils descendent dans les tranchées; ils suivent leurs régiments quand leurs régiments montent à l’assaut. Ils ont rougi de leur sang tous les champs de bataille. Lorsque le combat cesse, ils combattent encore; la nuit ne leur est pas une trêve. Mais, dans l’encombrement formidable qui, au soir des batailles, assiège les ambulances et les hôpitaux de campagne, pendant que vainqueurs ou vaincus se reposent, ils doivent suppléer aux ressources insuffisantes, parer à tous les imprévus, établir de l’ordre dans ce chaos de douleurs et distribuer la vie.

Ce n’est encore là qu’une partie de leur mission, et la moins périlleuse. Les armées traînent derrière elles toutes sortes de fléaux et de contagions.La peste et le choléra barrent la route aux expéditions coloniales ou se glissent traîtreusement dans le dans leurs bagages. Les épidémies, l’insalubrité des lieux, l’inclémence des saisons sont des ennemis implacables et toujours renaissants. Sous les climats les plus malsains, le médecin militaire doit affronter chaque jour les maladies les plus pernicieuses. Dans ce milieu empoisonné des salles d’ambulance, près de ces mourants dont le seul contact est un objet de réputation, l’ancien élève du Val-de-Grâce s’arme de volonté, de patience et d’abnégation.

Pendant des jours, pendant des mois, animé d’une noble ardeur, il se bat contre l’invisible ennemie qui décime tant de braves gens. « Je te fais général, disait le vice-roi d’Égypte au chirurgien militaire français Clot-Bey, pour t’être vaillamment conduit dans une bataille qui a duré sept mois. » Cette bataille, c’était la peste.

Mais, enfermés dans leurs lazarets, les médecins ne songent pas seulement au salut des malades qui agonisent sous leurs yeux. En même temps qu’ils soignent, ils étudient, analysent le mal, essaient de surprendre ses secrets et, s’ils tombent foudroyés, de léguer du moins à ceux qui les suivront des armes nouvelles pour le commun intérêt de tous les hommes futurs.

Et maintenant que nous savons qui ils sont, voyons les à l’oeuvre. Feuilletons leur livre d’or. Remettons en lumière les plus fameux d’entre eux, et, s’il ne peut, tirons-en quelques-uns de leur obscurité.

Un chirurgien qui prend une ville à lui seul

Parmi les plus merveilleux faits d’armes de notre histoire militaire, quelques-uns ont été accomplis par des chirurgiens de l’armée. Sous le premier Empire, ils étaient toujours prêts en l’absence des aides de camp, à porter aux troupes engagées, sur la ligne du feu, les ordres des généraux. En 1805, un petit corps de l’armée française arrive sans vivres, sans canons, sans cartouches, aux environs de Passau, jolie ville de la Basse-Bavière, fortifiée par une enceinte naturelle de montagnes et telle que, pour la prendre, il n’eût pas fallu moins de vingt mille hommes bien pourvus de munitions et d’artillerie. Nos soldats étaient découragés. Le général et les officiers supérieurs délibéraient quand un jeune chirurgien, grêle, souffreteux, poussa sans façon au milieu du conseil de guerre la déplorable haridelle qu’il montait.

« Général, dit-il, j’ai l’honneur de vous avertir que je viens de prendre Passau, à moi tout seul. Voici la capitulation signée du gouverneur de la place, le comte de Bramberg, et de moi, Étienne Garouil, sous-aide major, pour vous servir. »

Le conseil de guerre le regardait ébahi. Etienne Gaeuil descendit de sa monture et continua : « Mon général, c’est ma rosse de cheval qui a été cause de tout. Imaginez-vous qui cet animal, qui d’ordinaire refusait de marcher, a pris le mors aux dents et s’est mis à galoper du côté de Passau. J’avais beau tirer sur la bride : il courait ventre à terre, et je distinguais déjà un gros parti de Bavarois qui s’avançait droit vers moi. Que faire? Je lâchai la bride et je nouai un mouchoir blanc autour de mon bras. Les Bavrois me crient : « Arrête! » Ils se jettent à la tête de mon cheval et, Dieu merci! Ils purent l’arrêter. »

Et notre chirurgien de raconter qu’il s’est fait conduire devant le gouverneur de Passau. « Dans une heure, lui a-t-il dit, notre armée sera devant votre place. Nous sommes si nombreux que vous ne pouvez espérer l’honneur d’un seul moment de résistance; et s’est pour éviter des malheurs inutiles que le général m’envoie vous prévenir de mon arrivée. Il a choisi Passau afin d’y établir un hôpital militaire. Je vous prie de m’indiquer les bâtiments où je puis m’organiser. Faisons vite, car vous voyez en mi un chirurgien de la garde impériale, honoré de la confiance de l’Empereur. »

Ce ton d’assurance et les rapports des éclaireurs qui annonçaient en effet l’approche de notre armée avaient décidé le gouverneur. Il avait vidé la place et laissé la ville sous le commandement du bourgmestre qui s’était empressé d’en remettre les clefs au chirurgien.

Quand l’honneur du drapeau est engage! On ne passe pas!

Certes, on ne demande pas aux médecins militaires de s’emparer des citadelles, pas plus qu’on ne demande aux généraux de panser les blessés. Mais les circonstances veulent souvent que l’homme de science saisisse, lui aussi, le fusil et fasse le coup de feu avec les camarades. Dans une embuscade, quand l’honneur du drapeau était engagé, jamais nos médecins ne reculèrent, et ces officiers de santé – remarquez en passant le beau nom! – ont su se battre et mourir, comme les officiers combattants.

En l’an VIII, lors de la célèbre affaire qui eut lieu entre Vico et Mondovi, Urbain Yfardeau, officier de santé à l’armée d’Italie, accompagné de deux hommes, et sans espoir de secours. Franchit un rayon qui le séparait de l’ennemi et se précipita sur une colonne de six cents hommes. Il court au commandant et, lui mettant le sabre sur la figure : « Bas les armes! Lui crie-t-il, où vous êtes mort! » En même temps, il lui fait entendre que sa troupe va être cernée par les Français.

Son audace en impose à l’officier ennemi qui, découvrant l’état-major de l’armée française sur une montagne éloignée, s’imagine que des forces supérieures sont cachées dans le ravin. Il se rend. Son détachement se débande et la moitié en est faite prisonnière. Les généraux, témoins de cette actions héroïque, félicitèrent Yfardeau dont l’épée pouvait rendre à l’armée d’aussi réels services que sa lancette. Dans une circonstance analogue, Wedeleux, neveu de Percy, reçut plusieurs graves blessures.

En 1842, pendant la guerre d’Afrique, vingt-deux soldats français, sous la conduite du sergent Blandan, sont assaillis par trois cents cavaliers arabes. L’un des Arabes s’avance et somme Bandan de se rendre. Blandan le couche mort à ses pieds. Le combat s’engage, acharné. Mais comment lutter un contre quinze? Blandan tombe en criant: « Courage, mes enfants, défendez-vous jusqu’à la mort! » Le chirurgien sous-aide Ducros saisit le fusil d’un blessé. Il s’en servit comme un vieux soldat et ne le lâcha qu’au moment où son bras fut fracassé par une balle.

Quand l’ambulance ou l’hôpital est menacé, il faut que le chirurgien défende ses blessés au péril de sa vie. Il est là, sur le seuil de cette demeure sacrée, factionnaire intrépide. Quelques fois, la panique s’empare des infirmiers. Ils veulent s’enfuir, mais le chirurgien leur barre la route. En novembre 1792, les Français occupaient Namur sous le feu des Autrichiens. Des boulets lancés d’une batterie établie au Fort du Diable tombèrent sur l’hôpital. Les infirmiers épouvantés songeaient à la fuite, mais Vergès, chirurgien en clef du corps d’armée, les oblige de rester à leur poste et fait garder toutes les sorties. Il leur commande le sang-froid et réveille en eux le sentiment de l’honneur : pendant qu’il parlait, un boulet lui cassa la cuisse. La Convention nationale, instruite de son malheur, décréta qu’il avait bien mérité de la patrie.

Les blessés sauves sous le feu de l’ennemi

Le sentiment de son utilité soutient le médecin militaire dans les pires épreuves. Point d’homme à qui la réalité impose davantage la conscience de la propre valeur. Il est irremplaçable. Un chirurgien de moins, ce sont des morts en plus. Les blessés lui appartiennent : il les garde comme un trésor ou va les arracher. En Algérie, le chirurgien Arcelin se précipite au plus fort de la mêlée et dispute aux Arabes un tirailleur blessé mortellement qu’il rapporte sur son cheval. L’illustre Percy, chirurgien en chef des armées impériales, avait été blessé plusieurs fois en passant les soldats sous le feu de l’ennemi. Au passage du Rhin, à Mannheim, il voit l’officier du génie Lacroix dangereusement atteint : il court, le prend, le charge sur son dos. Le pont était alors battu par douze pièces de canon tirant à ricochets, et les Français, qui étaient sur la rive opposée, transportés d’admiration, soutenaient de leurs cris les efforts du chirurgien et l’acclamaient frénétiquement. Sous ses pas, les pontons brisés menaçaient de s’effondrer dans le fleuve. L’armée ne respirait plus. Enfin, il approche, il touche à la rive, il y dépose son fardeau. Percy a fait plus que de sauver un homme. Cet admirable organisateur du service de santé à montré aux médecins futurs la route à suivre. Nous n’en connaissons guère de plus belles.

Les retraités protégées – Cortège étrange et douloureux – Des éclopes épiques

On a vu des chirurgiens militaires mortellement blessés se traîner sur le champ de bataille vers d’autres blessés et consacrer ce qui leur restait de vie à les panser et à les guérir. Mais nous ne savons s’il ne faut pas encore admirer davantage les longs efforts et l’héroïque persévérance d’un Baudens.

C’était en 1831. Les troupes françaises, commandées par le général Berthezène, s’étaient portées sur Médéah. L’expédition fut malheureuse, et l’on dut bientôt rebrousser chemin. La nuit du 2 juillet, on s’enfonça dans les gorges de l’Atlas où, comme la troupe, les ambulances se trouvèrent exposées aux balles de l’ennemi. Au moment où la colonne allait quitter ce dangereux col, tous les blessés qui pouvaient encore marcher ayant pris les devants, le chirurgien major, Baudens, resta seul avec neuf hommes amputés des membres inférieurs, que l’insuffisance de nos transports n’avait pas permis d’emmener.

Les Kabyles tenaient les hauteurs et attaquaient furieusement notre arrière-garde. Dans ce moment critique où les retardataires ne songeaient qu’à rattraper la colonne, Baudens ne balança pas. Il demeura près de ses blessés, les rassura, leur promit de ne pas les abandonner et de se dévouer à leur sort.

Quand l’arrière-garde exténuée, et qui ne se composait plus que d’une poignée d’hommes, obtint du commandant neuf soldats encore valides qui porteraient ses blessés et, le fusil à la mais, il prit la tête de cet étrange et douloureux détachement. Au sortir des Portes-de-Fer, la fusillade les assaillit et abattit cinq hommes. Mais Baudens réchauffe les courages, communique aux blessés une ardeur qui leur fait oublier leurs blessures. Les uns continuent de marcher avec les estropiés sur leur dos; les autres aident encore à les soulever. Admirable spectacle! La grande âme du chirurgien a fait de ce groupe d’infortunés la plus consolante image de la fraternité humaine. Quelle détresse, mais quelle force dans cette détresse!

Éclopés, amputés sanglants, ils atteignirent enfin la colonne. Et alors Beaudens, ne considérant point sa tâche comme terminée puisqu’il y avait une arrière-garde où l’on mourait, retourna vers les derniers soldats de cette affreuse retraite, qui, leur cartouches épuisées, se défendaient à la baïonnette contre les yatagans et les massues des Kabyles hurlants. Il y ramassa un grand nombre de blessés qu’il parvint à conduire jusqu’à la ferme de Monzain.

En juillet 1841, au retour d’une expédition en Algérie sous les ordres du général Lamoricière, nos troupes engagées dans un défilé de l’Atlas furent surprises et cernées par l’ennemi. Un bataillon de tirailleurs formait l’arrière-garde, un bataillon de zouaves, l’avant-garde. Entre les zouaves et les tirailleurs se trouvait une section d’ambulance que dirigeait M. Arcelin, chirurgien sous-aide. Confiant dans sa force numérique, l’ennemi fondit sur l’arrière-garde, et les tirailleurs, forcés de se replier, abandonnaient leurs blessés, quand M. Arcelin se porta en toute hâte à leur rencontre. Il les prie, les conjure de ne pas laisser derrière eux leurs camarades infortunés. A sa parole puissante, is reprennent l’offensive : les blessés sont sauvés !

Alors, un vieux sergent de zouaves s’approche du chirurgien, le saisit dans ses bras et l’éleva comme un trophée devant son bataillon qui éclata d’enthousiasme. Le lendemain, le général Lamoricière, dans l’ordre du jour qui suivit la rentrée des troupes, disait de lui : « Il a fait l’admiration de l’armée par sou courage et son dévouement. »

La trousse perdue et retrouvée. – Une magnifique devise.

Que d’exemples semblables nous pourrions citer! Le chirurgien en campagne n’a d’autre arme que sa trousse, ce portefeuille dont les divers compartiments renferment les instruments nécessaires aux opérations urgentes. Qu’il a perde, et c’est un cavalier sans cheval, un fusilier sans fusil. Le chirurgien Paul était parti pour l’armée d’Espagne, en 1808. Il avait alors dix-huit ans. On mûrissait vite au soleil du Premier Empire. De 1808 à 1813, il prit part à tous les événements de cette guerre si terrible et si misérable. Un jour, il sauve, au péril de sa vie, en le transportant sur son dos, son chirurgien-major grièvement blessé. Mais voici qu’une nuit les Espagnols nous surprennent dans le village où nous nous étions installés. On sait ce que sont ces surprises nocturnes : le désordre et la panique des soldats réveillés brusquement, le couteau sur la gorge.

Nous sommes obligés de déguerpir. Paul fait évacuer son ambulance et protège la retraite des blessés. Mais lorsque nos soldats furent hors de danger et loin du village, le chirurgien s’aperçut qu’il avait oublié sa trousse. Il n’hésita pas un seul instant, revint sur ses pas, franchit à la faveur de l’ombre les lignes ennemies, rentra dans le village occupé par les Espagnols, se glissa dans son ambulance désertée et reprit ses instruments.

A la prise de Constantine, le chirurgien Beugny et l’aide-major Mestre n’hésitent pas à accompagner la première colonne d’assaut et pénètrent avec elle dans la ville à travers la brèche où les zouaves venaient de planter le drapeau tricolore.

En 1813, à a bataille de Lutzen, le chirurgien Atoch est atteint par un boulet de canon et, d’une mais que glaçait déjà la mort, il écrit à ses parents ces mots : « Je suis blessé d’un boulet de canon, je vais mourir, ne me regrettez pas, je meurs en brave ».

Et comment oublier le baron Larrey non moins admirable sous la mitraille que dans l’organisation du service de santé et dont Napoléon disait qu’il n’avait point connu d’homme plus vertueux! Ils furent tous fidèles dans les combats à cette belle devise que le médecin inspecteur général Dujardin-Beaumetz a de nos jours formulée en ces termes : « Il faut secourir les blessés sous le feu : le plus vite possible, le plus près possible, le plus sûrement possible ». Car in ne suffit pas au chirurgien de panser les blessés sur le terrain; il doit encore assurer leur sécurité.

Pour braver la contagion. – Le sublime dans l’horreur.

Mais quittons les champs de bataille. Pénétrons avec nos chirurgiens dans les ambulances. Elles nous feront regretter ces champs de morts et de mourants où, du moins, on peut respirer le grand air. Notre pensée hésite à les suivre là où ils ne craignent pas d’entrer.

Nous sommes à Saint-Jean-D’Acre. La peste s’est abattue sur les troupes de Bonaparte. L’ambulance est mal placée : les cadavres qui l’entourent en augmentent encore l’insalubrité. Parfois des bombes viennent tomber sur le toit de l’établissement. Et établissement! Une espèce de souterrain fangeux où les malades gisent étendus sur des nattes. Tous les infirmiers sont frappés ou morts. Le médecin en chef Desgenettes est obligé de nettoyer lui-même cette fange, de ramasser lui-même les haillons des morts, les sacs, les baudriers, qu’il jette dans un brasier allumé derrière l’hôpital.

Il vit en pleine infection, toujours courbé, toujours à genoux; mais il est souvent forcé d’interrompre sa visite et d’aller un instant aspirer un peu d’air au milieu des cadavres! Puis, il redescend dans son enfer. Les précautions qu’il prend pour lui-même contre le fléau consistent simplement en lavages répétés : de l’eau, du vinaigre et du savon, voilà tout ce que protège. Quand il revient de chez ses morts, on s’écarte devant lui. Les plus vaillants hommes de guerre pâlissent. Seul, Bonaparte ose s’aventurer dans cet abominable cimetière de moribonds. Et l’officier qui l’accompagne se me prudemment son mouchoir sur la bouche, pendant que le jeune vainqueur des Pyramides et Desgenettes adressent la parole à ceux qui vont mourir.

Cependant, le reste de l’armée s’épouvante; les imaginations s’affolent; les courages s’effondrent. Il faut à tout prix rassurer les vivants que la pensée des morts obsède et dont l’âme désespère à la vue de tant de cadavres. Il faut leur persuader contre toute évidence que la maladie n’est pas contagieuse. Desgenettes le tentera et, ne pouvant vaincre le fléau, il vaincra du moins la peur du fléau.

Écoutons-le nous raconter lui-même son invraisemblable entreprise : « Ce fut pour rassurer les imaginations qu’au milieu de l’hôpital je trempai une lancette dans le pus d’un bubon appartenant à un convalescent et que je me fis une légère piqûre dans l’aine et au voisinage de l’aisselle, sans prendre d’autres précautions que celle de me laver avec de l’eau et du savon. J’eus pendant plus de trois semaines deux petits points d’inflammation correspondant aux deux piqûres, et elles étaient encore très sensibles lorsqu’au retour d’Acre je me baignai en présence d’une partie de l’armée dans la baie de Césarée. » Et il ajoute : « Cette expérience prouve peu de choses pour l’art. Elle n’affirme pas la transmission de la contagion démontrée par mille exemples : elle fait seulement voir que les conditions nécessaires pour qu’elle ait lieu ne sont bas bien déterminées. »

Desgenettes fit mieux encore. Il avait exposé sa vie pour sauver le moral des troupes. Il l’exposa pour encourager un pauvre homme qui allait rendre l’âme. Le quartier-maître de la 75e demi-brigade se mourait : « J’ai la peste! Gémissait-il. – Mais non répétait Desgenettes. – Ah! Docteur, je suis sûr que vous n’oseriez pas boire dans mon verre! » Desgenettes croyait savoir que la contagion n’avait pas de meilleur véhicule que l’humeur salivaire. « Pour prouver que vous n’avez pas la peste dit-il, je boirai dans votre verre. » Il porta à ses lèvres de verre, où s’étaient imprimées les lèvres du pestiféré, et avala le breuvage. Le citoyen Durand, payeur de la cavalerie, qui se trouvait sous la tente du malade, recula d’horreur. Une heure après, le quartier-maître s’éteignait, mas sa dernière heure avait été embellie d’un rayon d’espérance.

Le 26 juin 1822, à la Martinique, un autre médecin militaire renouvelait, dans l’intérêt de l’armée consumée par la fièvre jaune, le coup d’audace de Desgenettes. Il dépassait même en témérité son illustre devancer, il mettait un incroyable acharnement à provoquer le fléau, il se ruait contre lui avec une frénésie froide, pour en terrasser l’épouvante. En présence des médecins, chirurgiens, pharmaciens et employés de l’hôpital, le docteur Guyon revêtait la chemise trempée de sueur d’un homme atteint de la fièvre jaune et se faisait inoculer aux deux bras la suppuration de ses vésicatoires. Le 30 juin, devant les mêmes témoins, il buvait un petit verre de la matière noire qu’un fiévreux avait vomie. Le 1er juillet, il se couchait dans les draps maculés d’un malade qui venait de mourir, y restait six heures et demie et s’y endormait! Enfin, le 2 juillet, après avoir pratiqué l’autopsie… Mais à quoi bon continuer? Et que pouvait-il faire de plus extraordinaire que de s’endormir dans l’infection de ce lit de mort? Regardez ce sommeil, et dites si jamais le courage humain s’est élevé plus haut, si jamais l’âme d’un héros s’est montrée plus sereine et plus maîtresse d’elle même?

Ce qu’il avait fait à la Martinique contre la fièvre jaune, il le refit en Pologne contre le choléra. Et ses vaillants émules, les docteurs Boudard et Dubled, n’hésiteraient pas non plus à s’inoculer du sang pris sur un malade au moment où les crampes les plus violentes le torturaient. On pourrait appliquer à la plupart de nos chirurgiens ce qu’on disait jadis d’Ambroise Paré : que sa présence dans une ville assiégée suffisait à ranimer l’espoir des combattants.

Ce sont de grands bienfaiteurs. Là où ils passent, les âmes renaissent à l’espérance. Sur les terres lointaines ou au soir des batailles, les soldats, qui leurs blessures et leurs souffrances semblent isoler du reste du monde, voient sourire dans leurs yeux tout ce que la patrie a de plus consolant, de plus maternel et de plus tendre.

Un jour, le médecin-major Dujardin-Beaumetz – s’était en 1870 – pénètre dans une ambulance de campagne où quelques-uns des nôtres étaient sinistrement étendus. Et tout à coup, une vois s’éleva au milieu des râles, une voix heureuse, une voix d’enfant perdu qui retrouve sa famille, de marin naufragé qui revoit son clocher de village, une vois dont l’accent de confiance et de sécurité est impossible à rendre : « Ah! Disait cette voix, ah! Voilà. « Le major de chez nous! »

Nous ne croyons pas que, le jour où il fut nommé grand officier de la Légion d’honneur, le médecin inspecteur général Dujardin-Beaumetz ait ressenti une plus douce et plus profonde émotion.

Pour la science et l’humanité. – Le musée de l’héroïsme.

Nous pouvons être fiers des « majors de chez nous ». Et la science aussi peut en être fière! Ces hommes qui ne reculent devant aucune expérience et que le hasard des expéditions met à de si rudes épreuves ont étudié avec un merveilleux dévouement toutes les maladies qui sévissent dans les pays chauds et toutes les épidémies de nos climats.

C’est grâce à leur persévérante et persuasive insistance que la revaccination obligatoire préserve absolument les armées de la variole. Ce sont eux qui ont le plus contribué à établir que la fièvre typhoïde provient de l’eau. Ce sont eux qui ont pratiquement démontré les mesures les plus efficaces à prendre contre le choléra, le typhus et la dysenterie épidémique, maladie terrible et plus funeste à elle seule que toutes les autres. C’est M. Maillot qui, en 1836, à Bône, traita le premier les accès pernicieux de la fièvre intermittente par le sulfate de quinine donné d’emblée et à haute dose. Quel trait de générosité! Il réduit à trois pour cent une mortalité qui, avec les anciennes méthodes, s’élevait à quatre-vingt-dix-sept pour cent! Boufarik, village entouré de marais aux exhalaisons malsaines, et qu’on fut obligé de repeupler sept fois, est devenu, depuis que M. Maillot a paru, une ville prospère et saine. Cet enchanteur a transformé l’Algérie. Il a permis aux colons d’y faire souche de bons et solides Français. Le Parlement lui accorda, comme au grand Pasteur, et à titre de récompense nationale, une rente viagère de six mille francs. C’est encore le médecin inspecteur Villemin qui lutta de longues années afin de prouver que la tuberculose était inoculable. C’est le médecin inspecteur Sédillot qui prononça pour la première fois le mot de microbe.

L’Académie de Médecine élut comme présidents cinq chirurgiens militaires. L’Académie des Sciences reçut Desgénettes, Percey, les deux Larrey, Broussais, Sédilot, Laveran. Nos Facultés de médecine comptent au nombre de leurs professeurs les plus distingués les Paulet, Lacassagne Kelsch, Morach, Forgue, Beaunis, Boucard, tous chirurgiens militaires.

Est-ce assez? En voulez-vous encore d’avantage? Allez au Val-de-Grâce. Il faut y aller. Sous les arcades de ce cloître construit du temps d’Anne d’Autriche, des bustes et des portraits sont réunis, des noms sont gravés en lettres d’or sur des plaques de marbre noir : ces des chirurgiens tués au feu ou morts de maladies contagieuses, victimes de leur dévouement. Nécrologe émouvant!

Au bas de ces noms, vous lirez : mort du typhus, mort de la fièvre jaune, mort du choléra, mort sur le champ de bataille. Et la carte du monde passera devant vos yeux, cary vous y lirez aussi : Tunisie, Algérie, Mexique, Tonkin, Allemagne, Russie, Égypte, Syrie, Madagascar.

Ce Musée est dû à l’initiative du médecin inspecteur général Dujardin-Beaumet, alors qu’il était directeur du service de santé. C’est lui qui proposa de grouper les souvenirs de ceux qui avaient honoré le service de santé et sa proposition fut approuvée par les ministres de la guerre, MM. De Freycinet et Loizillon.

A cette funèbre commémoration est associé le souvenir des sœurs mortes de maladies contagieuses, des officiers d’administration, et de nos infirmiers dont les humbles efforts secondent si patiemment la mission des chirurgiens. Que de braves gens!

Allez au Val-de-Grâce! Non seulement vous y verrez par l’image tous les progrès de la chirurgie militaire et le vénérable Ambroise Paré dans son justaucorps et Percy sous son plumet rouge et noir, mais encore des inscriptions vous arrêteront et vous serreront le cœur. L’une d’elles dit : « La convention apprendra avec sensibilité que plus de 600 officiers de santé ont péri depuis dix-huit mois, au milieu et à la suite des fonctions mêmes qu’ils exerçaient. C’est une gloire pour eux, puisqu’ils sont morts en servant la patrie. » (Rapport de Fourcroy, 7 Frimaire, an III) »

Lisez maintenant ces paroles du baron Percy :

« Allez où la patrie et l’humanité vous appellent, soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre et, s’il le faut, sachez imiter ceux de vos généreux compagnons qui, au même poste, sont morts, martyrs de ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable ACTE DE FOI des hommes de notre état. »

rue des rempartsLa batterie de la rue des Remparts. Illustration : Histoire-du-Québec.ca